Homélie du Fête Dieu - 26 juin 2011

Se nourrir de la vie de Dieu

par

fr. Jean-Michel Maldamé

Évangile selon saint Jean (chap. 6):

Après avoir multiplié les pains, marché sur la mer, Jésus disait dans la synagogue de Capharnaüm:

51 «Je suis le pain vivant, descendu du ciel. Qui mangera ce pain vivra à jamais. Et même, le pain que je donnerai, c’est ma chair pour la vie du monde.»

52 Les Juifs alors se mirent à discuter fort entre eux; ils disaient: «Comment celui-là peut-il nous donner sa chair à manger?»

53 Alors Jésus leur dit: «En vérité, en vérité, je vous le dis, si vous ne mangez la chair du Fils de l’homme et ne buvez son sang, vous n’aurez pas la vie en vous.

54 Qui mange ma chair et boit mon sang a la vie éternelle et je le ressusciterai au dernier jour.

55 Car ma chair est vraiment une nourriture et mon sang vraiment une boisson.

58 Voici le pain descendu du ciel; il n’est pas comme celui qu’ont mangé les pères et ils sont morts; qui mange ce pain vivra à jamais.»

Un jour de célébration de la Fête Dieu, un étudiant, ignorant de tout en matière religieuse comme la plupart des jeunes d’aujourd’hui, est entré dans notre église pour voir ce que c’est qu’une messe. Son intention partait du meilleur sentiment. Mais il fut abasourdi, car les prières et les chants reprenaient les paroles de l’institution de l’eucharistie: «C’est mon corps, prenez et mangez; c’est mon sang, prenez et buvez». Il a été sidéré: voilà qu’une assemblée de gens dignes et raisonnables – des familles avec des enfants bien sages, des jeunes filles avenantes, des jeunes gens sérieux et des anciens aux cheveux blancs – chantait un chant d’anthropophages. Reconnaissons que la difficulté est réelle. Elle n’est pas d’aujourd’hui, puisque dans le fragment du chapitre 6 de saint Jean retenu pour aujourd’hui, nous entendons l’étonnement des auditeurs de Jésus. Ce n’est pas propos malveillant, mais bien au contraire une question fort légitime, celle que se posaient les destinataires de l’évangile de Jean à la fin du premier siècle: «Un homme peut-il donner sa chair à manger?». Pour y répondre, il faut voir l’ensemble du chapitre écrit par Jean.

Le chapitre sixième commence par le récit de la multiplication des pains; Jésus se manifeste comme celui qui devait venir. En effet, il refait avec d’éclat ce que jadis avait fait Élie en multipliant les pains; il refait ce que fit Moïse donnant la Manne dans le désert à son peuple en exode. Nouvel Élie, Nouveau Moïse, Jésus accomplit les Écritures. Mais il y a plus. Ce plus est indiqué par la marche de Jésus sur la mer. Comme dans la Bible les eaux de la mer symbolisent la mort, cette marche annonce la résurrection. Ainsi les paroles que nous entendons dans le discours se rapportent à Jésus ressuscité; désigné comme «Fils de l’Homme», il se présente comme la Sagesse divine. Quand il parle de son corps et de son sang, Jésus parle de sa vie de ressuscité. Il n’y a pas d’anthropophagie dans la référence à son corps et à son sang; il y a une invitation à participer à sa vie de ressuscité, la vie de Dieu. «Qui mange ma chair et boit mon sang demeure en moi et moi en lui. De même que le Père, qui est vivant, m’a envoyé et que je vis par le Père, de même celui qui me mange, lui aussi vivra par moi

Pour surmonter la difficulté, il faut aller plus avant et nous demander comment cela se fait. La réponse est simple; elle est donnée par le titre même de ce que nous célébrons, la Fête Dieu, qui s’appelle selon le titre exact «Fête du saint sacrement du corps et du sang du Seigneur». le titre est long, mais tous les mots ont du sens. D’abord le mot sacrement.

Pour la tradition chrétienne universelle, un sacrement est un signe du salut donné par la foi. Un signe! Dans un signe, il y a une réalité sensible qui renvoie à une réalité spirituelle: le visible renvoie à l’invisible, le terrestre au divin, le périssable à l’immortalité. Du sensible et du concret: l’eau du baptême, l’onction d’huile pour la confirmation, les malades et le pain et le vin pour la messe. Le renvoi du visible à l’invisible, de l’homme à Dieu, n’est pas arbitraire; il se fait dans le prolongement de la signification naturelle des éléments et des actes qui les accompagnent. Ainsi l’eucharistie suppose du pain et du vin, éléments de base d’un repas, puisque c’est par l’acte de manger et de boire que l’on vit. La vie suppose l’assimilation de la nourriture prise. Oui, assimilation, c’est-à-dire transformation en soi de ce qui est mangé et bu. De même, pour vivre de la vie de Dieu, il faut manger et boire la nourriture qui nous assimile à Dieu, fait de nous des enfants de Dieu. Pour cette raison, le pain et le vin sont pris par Jésus pour être le signe, le sacrement de sa vie partagée.

Ainsi à la messe il y a du pain et du vin, mais ce n’est plus le pain et le vin des repas selon l’ordre de la nature, ils sont sanctifiés par l’Esprit Saint. Nous mangeons du pain devenu «le pain de la vie»; nous buvons du vin devenu «le vin du royaume éternel» comme le dit la prière eucharistique. Ce faisant nous nous nourrissons de la chair et du sang du ressuscité pour avoir part à sa vie. C’est très réellement que nous avons part à la nourriture de la vie éternelle. Non, nous ne sommes pas des anthropophages, nous sommes des enfants de Dieu qui communion à sa vie, nous communion au sacrement de son corps et de son sang pour avoir la force de vivre dans l’épreuve et le combat présent.

Un point mérite attention. Nous avons ici dans notre messe dominicale bien de la chance. En effet, nous pouvons communier au sacrement du corps et du sang du Christ ressuscité. C’est en effet une tragique perte de sens et donc de valeur de la communion eucharistique quand elle est réduite à la seule réception du sacrement du corps du Seigneur et de ne pouvoir communier au sacrement de son sang. Nous avons bien de la chance de pouvoir faire ce qui est de règle dans l’Église depuis les apôtres. D’abord, nous mettons en pratique ce que Jésus nous a dit: «Prenez et mangez, ceci est mon corps, prenez et buvez, ceci est mon sang.» Pourquoi l’un et l’autre? parce qu’il y a une richesse des symboles qu’il faut expliciter. Le sang signifie en effet dans le monde sémitique (et donc sur les lèvres de Jésus) la vie et l’âme de la vie, parce que sa partie la plus précieuse. Ainsi une vraie communion implique qu’il y ait communion au sacrement du corps et du sang du Seigneur.

Il n’est pas lieu ici de donner toutes les explications – c’est chose faite par le Fr. Olivier de Saint Martin sur le [site de la paroisse ->?page=page_communion].

J’ajouterai simplement que si un sacrement est un signe, ce n’est pas un signe abstrait. Le signe est lié à un geste. C’est en le faisant que nous entrons dans le mouvement par lequel Dieu nous donne sa vie. En mangeant le même pain et en buvant à la même coupe, nous réalisons une communion entre nous et avec le Christ. Quel Dieu? Celui que nous chantons: «La Sagesse a préparé une table, elle nous invite au festin, mangez et buvez la Pâque de Dieu.» Oui, faisons ce que le Christ nous demande: mangeons et buvons la Pâque de Dieu dans le sacrement de son corps et de son sang.