Homélie du 28e DO - 10 octobre 2010

Sortir de la suffisance

par

fr. Jean-Michel Maldamé

«Miroir, joli miroir, suis-je la plus belle du pays?». Ainsi s’interroge la reine dans l’histoire qui nous fut contée. Le regard de l’enfant sur le miroir et plus encore celui de l’adolescent portent une interrogation sur le sens de leur vie: «Qui suis-je? Suis-je digne d’être aimé? Qui m’aimera?». Quand vient l’âge où les traits s’alourdissent, c’est la même question: «Qui m’aime et m’aimera toujours?» Il est, hélas, bien pire que les rides et les cernes; il est des maladies qui défigurent; pire, elles obligent à vivre à part, loin des autres qui ont peur de la contagion. La peste en est la figure emblématique. Il y a d’autres maladies tout aussi terribles qui font de la rencontre humaine un lieu de mort; mais la peste demeure dans notre imaginaire l’expression d’une malédiction.

Aujourd’hui, Jésus guérit dix lépreux qui le supplient à distance. Jésus leur parle et leur demande de faire reconnaître leur guérison pour être réintroduits dans la société. Ils rentrent ainsi dans la vie normale dans leur village ou leur quartier, dans leur famille ou dans leur travail. Par cette guérison, Jésus atteste qu’il est celui que l’on attendait, le Messie, accomplissant les guérisons que firent Élie et Élisée. Jésus se manifeste comme le Sauveur qui rend à l’humanité son visage et sa beauté.

Or cet acte ne suscite ni la reconnaissance, ni la gratitude de 9 des 10 lépreux guéris. Pourquoi? Le conte de notre enfance le dit à sa manière: la reine interroge son miroir en ne pensant qu’à elle. Son vis-à-vis n’est qu’un miroir sans âme. Or nous savons que seul un regard échangé par affection ou par amour peut répondre à notre désir; sinon c’est un enfermement en soi-même. Seule la reconnaissance d’autrui ouvre à la vie. Ainsi, nous apprenons à nos enfants et petits-enfants à dire «merci» et nous les invitons à aller plus avant en insistant: «Merci qui?». En effet, nommer la personne qui reçoit le merci fait accéder à sa reconnaissance et brise l’enfermement dans sa suffisance.

Quand Jésus constate l’ingratitude des lépreux guéris, il est au seuil de Jérusalem. Il sait qu’il devra y souffrir et être rejeté par les siens. C’est pourquoi il souligne que celui qui vient lui dire merci est un étranger. Les autres, fils d’Abraham selon la chair, étaient persuadés que ce qui leur avait été donné était un droit, pour avoir satisfait aux prescriptions légales; ils étaient pris dans leur suffisance; ils n’étaient pas sortis d’eux-mêmes. Tandis que l’étranger avait reçu la guérison comme un don. Il ne lui suffisait pas de faire reconnaître sa guérison; il devait dire «merci». Il parle; il dit la louange de Dieu et il va rencontrer Jésus. Cet homme est guéri; son visage est pur comme neige; ses mains peuvent se tendre et rencontrer autrui? Il va plus avant; il rencontre celui qui a répondu à sa demande. Jésus lui dit alors: «Ta foi t’a sauvé». Il n’emploie pas le langage administratif requis par la loi, il lui parle personnellement: «Ta foi t’a sauvé – tu n’es pas seulement guéri, tu es sauvé».

Lorsque Luc a rédigé son évangile, des années plus tard, lui qui fut collaborateur de Paul, il savait que l’Église était constituée non seulement des chrétiens fils d’Israël, mais de bien d’autres étrangers à la première alliance. Pour tous, en humanité, l’entrée dans le salut se fait par la parole, parole reçue, parole écoutée, parole adressée, parole échangée, parole exprimée? Oui, brisons avec notre suffisance pour naître à la vie dans le regard de celui qui répondit aux dix lépreux qui lui demandaient la guérison.