Homélie du 26e DO - 1 octobre 2006

Vivre sa mort

par

fr. Jean-Michel Maldamé

Le soleil ni la mort ne se peuvent regarder en face. Il y a plusieurs manières de ne pas regarder la mort pour ce qu’elle est. La première est de n’y point penser – ce que Pascal appelait le divertissement – notre société le vit de manière manifeste puisque les rites qui accompagnent la mort sont écartés de la vie sociale. La seconde est un déni plus subtil; elle consiste à dire que l’homme a été créé dans l’immortalité et que la mort est un accident survenu ensuite – comme une chute. La Bible ignore ces esquives, puisque nous lisons au début de la Genèse que, pour créer Adam, Dieu modela la glèbe du sol en forme humaine et qu’il lui insuffla un souffle de vie, l’esprit. L’image biblique dit clairement que tout être humain est matière; inscrit dans le temps, il est mortel par nature. Pour la Bible, la mort n’est pas un accident futur, elle habite la vie depuis l’origine d’un être qui est pris dans le flux du temps. La science nous apprend qu’elle est même une condition de possibilité de la vie – de toute vie et donc aussi de la vie humaine.

La Bible nous dit davantage que la science: elle nous dit que, par la conscience qu’il a de sa mort, l’homme s’arrache à la pure animalité. Pour les paléontologues l’attestation la plus sûre de la présence humaine est constituée par des sépultures ritualisées. Cette grandeur est présente dans la foi chrétienne dont le centre est la résurrection, car, en toute rigueur de terme, la résurrection suppose le passage par la mort, comme pour le grain jeté en terre qui doit d’abord mourir pour porter fruit. La confession de foi en la résurrection ne se fonde pas sur une considération sur la nature humaine, mais seulement sur la foi en un Dieu qui seul peut donner vie à un mort, comme il a fait surgir toute chose hors du néant.

Christ est ressuscité des morts! Je crois à la résurrection de la chair, parce que je crois que Dieu est cette bonne puissance qui seule fait vivre ce qui est mort. Cette confession de foi me permet d’habiter en vérité le fait que je suis mortel sans fuite ni déni. Cette espérance surmonte deux obstacles,que la mort suscite: répulsion, mais aussi fascination.

Il est facile de reconnaître que la mort est objet de répulsion et de peur, car nous n’aimons pas la mort et nous faisons tout pour l’éviter, à commencer par le soin de notre santé, et de celle de ceux que nous aimons. Les média savent manipuler ce sentiment premier pour nous émouvoir et nous conditionner à prendre des décisions politiquement correctes. Mais le traitement de la mort par les images à la télévision ou au cinéma montre qu’il est un autre versant de notre rapport à la mort. La mort fascine. Pourquoi? Parce qu’il y a au cœur de l’homme un abîme de noirceur, qu’un de nos maîtres l’appelle «le goût du meurtre». Regardons ceci en face en ne quittant pas des yeux la réalité des massacres et crimes commis à très grande échelle. Hier les massacres au Ruanda, au Cambodge… avant-hier les juifs et les arméniens… aujourd’hui en Irak, au Darfour…

 

Regardons plus proche de nous. Les enfants passent du temps avec des jeux vidéo qui sont des scénarios de mise à mort. Quant aux adolescents, ils passent par une étape de fascination qui est la racine de nombreux suicides; ils jouent avec la mort par le plaisir de la vitesse, de la compétition, ou par l’usage de stupéfiants et autres excès qui détruisent souvent hélas irrémédiablement leurs capacités de vivre. Il en va de même dans le monde des adultes, comme le montre non la récurrence des guerres, mais les violences conjugales ou dans nos quartiers; elles n’auraient pas lieu si les hommes n’aimaient pas se battre. Quant aux esprits religieux, ils sont nombreux à placer au cœur de leur pratique le sacrifice, qui est une mise à mort, et à en faire l’apologie.
Face à cette complicité avec la mort inscrite dans le cœur de l’homme, l’évangile nous montre comment guérir: s’unir au Christ dans son rapport à la mort. Cette union se fait par le baptême. Par ce sacrement, le chrétien unit sa vie à la vie du Christ; il s’unit à sa vie et à sa mort. Il surmonte les attitudes de déni et fascination. Il est uni à Jésus pour mettre en pratique le seul et unique commandement qui est d’aimer.

Plus encore, aujourd’hui Jésus montre la radicalité et l’universalité de cette attitude quand aujourd’hui il nous dit que ceux qui guérissent font advenir le Règne de Dieu, même s’ils n’appartiennent pas strictement à la communauté des disciples. Plus largement encore, le Règne de Dieu advient par celui ou celle qui sait donner un simple verre d’eau à qui lui appartient – et le verre d’eau donné à un petit symbolise tout ce que nous faisons pour autrui, pour son bien: une parole, un geste, un peu d’attention, un service…

Vécus dans l’amour, les événements de la vie deviennent un chemin qui conduit à Dieu. Les dynamismes et les activités sont source de vie; mais aussi les passivités, qui sont les marques présentes de la mort, sont source de vie quand elles sont unies à celui qui a pris notre humanité pour nous conduire tous à partager la vie de Dieu qui nous sera donnée en plénitude lors de la résurrection des morts.