Homélie du 12 avril 2020 - Dimanche de Pâques

La chaîne souple de la Providence

par

fr. Renaud Silly

Dans ses Considérations sur la France, Joseph de Maistre esquissait un bilan critique de la Révolution au moment où les nuages de poussière qu’elle avait soulevés commençaient à retomber. Le temps était propice à revenir sur les heures inouïes que l’on venait de vivre, inimaginables sept ans plus tôt — sept petites années qui durent paraître plusieurs siècles à leurs contemporains — et qui avaient pris tout le monde de court. L’ambition de son projet se mesurait dans sa première phrase : « Nous sommes tous attachés au trône de l’Être Suprême par une chaîne souple, qui nous retient sans nous asservir. »

Résistant à l’envie de donner son opinion sur l’actualité, l’homme qui écrivait cela savait de quoi il parlait : de combien de postures, de phrases creuses, de volontarisme affiché n’avait-il pas été témoin ? Derrière les discours affectés, une logorrhée dépourvue de sens, sans prise sur la réalité ; derrière le culte de la déesse Raison, des ratiocinations qui tournaient à vide ; les acteurs déterminés dissimulaient des histrions. Le cruel défaut de volontés fermes laissait libre cours aux voies de fait, aux dangereuses peurs collectives, à une machine infernale qui finit par tout broyer. Avec au final un drame national dont le caractère dérisoire se mesure au fait qu’il n’a jamais inspiré une seule œuvre d’art digne de ce nom. Nous autres Français le portons comme le prion du paludisme : parfois il cause des crises violentes, parfois il se cache, tapi au fond de nos cellules, où des chocs extérieurs peuvent le réveiller.

C’est dans cet environnement ravagé que le penseur catholique invitait à contempler les voies de la Providence qui s’exerce par une chaîne souple qui nous tient sans nous asservir. Le cavalier en est témoin : la monture livre tout son potentiel lorsque la bride est tendue, ni trop, ni trop peu. Les stoïciens comparaient la santé de l’âme à la juste tension d’un arc. Trop mou, il cède aux passions qui l’émeuvent. Trop tendu, sa dureté brise ce qu’il touche et empêche un salutaire recul. La souplesse de la chaîne, c’est ce qui donne à la liberté de s’exercer selon la mesure fixée par le décret divin.

Pilate, c’est une chaîne molle : indécision, irrésolution caractérisent son attitude. Caïphe et les grands-prêtres ont la chaîne trop tendue. Ils agissent avec détermination pour protéger leurs intérêts et ceux de l’institution qu’ils représentent. Ils cassent tout autour d’eux et font rouler le peuple à l’abîme. Le procès de Notre-Seigneur prouve que mollesse et dureté peuvent être également criminelles. Comment se caractérise la « chaîne souple » qui retient les témoins de la Pâque, et qui nous relie à eux par la continuité homogène de la Tradition de l’Église ? Retenons l’extrême sobriété de leur récit. Écoutez encore une fois ces versets auxquels sont suspendues la foi et l’espérance du monde : « Simon Pierre entra dans le tombeau. Il voit les linges gisant à terre, ainsi que le suaire qui avait recouvert sa tête non pas avec les linges mais roulé à part dans un endroit. Alors arriva l’autre disciple […], il vit et il crut. »

Imaginez un Sherlock Holmes enquêtant sur les auteurs d’un tel compte rendu : ont-ils caché une parcelle de la vérité ? Qu’ont-ils dit qui dépasse l’observation la plus exacte ? Quel champ laissent-ils à l’interprétation ? La précision de ce compte rendu, c’est, dans l’ordre de l’Esprit, ce que le microscope électronique l’est dans celui de la matière. La description atteint jusqu’au détail infinitésimal. Si l’on écoutait ce récit du matin de Pâques avec une oreille non prévenue, objective, on devrait conclure à l’invention de la méthode scientifique non pas chez Descartes ou Galilée avec leur réel mathématisé, mais avec les évangélistes lorsqu’ils témoignent de Pâques. Jamais on n’a appliqué tant de rigueur à la description d’un fait qu’en cette circonstance-là. Osons dire même que leur précision est restée depuis lors inégalée. Reconnaissons-le humblement : Jean fait chuter dans l’obsolescence les écrans Retina des IMacs les plus sophistiqués.

Qui oserait inférer de ces versets que les témoins ont eu le dessein de tromper leur monde ? Qui peut dire qu’ils ont été victimes d’une hallucination ? Ils se sont contentés de clamer ce qu’ils ont vu.
Le contraste entre l’immensité cosmique de l’événement et la concision des traces qu’il laisse s’explique chez ses témoins par un souci de la vérité qui va jusqu’au scrupule. Selon Jean Guitton, « comme il aurait été plus simple pour les apôtres, plus convaincant, plus payant pour leur auditoire, de décrire une scène quelconque de surgissement hors du tombeau, de soulèvement de pierre dans une lumière d’apothéose ou d’apocalypse, scène qu’il a bien fallu d’ailleurs décrire plus tard, et qui a inspiré plusieurs peintres […] Il semble qu’une secrète puissance de contrôle l’ait empêché d’exister dès l’origine » (Jean Guitton, Jésus).

Nous revoici donc devant la chaîne souple, celle par laquelle la Providence agit dans et par les libertés humaines. L’évangéliste entend nous prouver que les témoins du matin de Pâques jouissaient de la totalité de leurs facultés cognitives. Ni ébriété, ni excitation, ni abattement, ni exaltation. Aucune espèce de passion telle qu’une revanche à prendre sur les événements. Foin de l’opportunisme qui profiterait d’une situation confuse. L’évangéliste construit le témoin idéal, dépassionné, rigoureux, exact — sauf qu’il ne le construit pas. Il le voit émerger à mesure que germe la foi en la résurrection. Et en l’occurrence, l’évangéliste et le témoin, c’est une seule et même personne qui se penche sur ce que la genèse de sa foi a changé en lui.

La qualité d’une description se voit dans les détails. Ici, les linges à terre. Leur disposition est telle qu’elle exclut l’intervention d’un tiers pour en extraire le cadavre de Jésus. Les linges sont en effet, comme dit Jean, « à leur place » c’est-à-dire exactement où ils étaient au moment de l’inhumation. Le témoignage est si exact qu’il affirme que les linges ne sont même pas tels que Jésus les aurait laissés si, par impossible, il avait été inhumé encore vivant et s’était réveillé plus tard. Il aurait alors laissé les linges épars, déchirés. Ce que prouve la disposition des linges, c’est que le cadavre qui se trouvait à l’intérieur s’est volatilisé. Il y était, et à un moment, il ne s’y est plus trouvé, sans que nul ne soit intervenu. Il faut donc en conclure, avant même que Jésus soit apparu, que Jésus est vivant, ressuscité. Il s’est volatilisé, parce qu’il n’est plus relatif à ce monde, c’est ce monde qui désormais est relatif à lui. Il n’y est plus localisé, comme c’est la loi commune des êtres de cette création. Conformément aux promesses, il inaugure en sa propre personne la création nouvelle.

La Pâque de Jésus, frères et sœurs, n’est pas seulement l’objet attesté par Dieu lui-même pour nourrir notre foi. Le matin de Pâques dessine le chemin d’accès à la vérité. Non seulement ce qu’il y a à connaître, mais la démarche scientifiquement juste pour y arriver. C’est pourquoi les récits de la résurrection dans les évangiles commencent toujours par les signes qui l’attestent : ici, le tombeau vide et les linges. Lorsqu’apparaît le Ressuscité en personne, c’est pour affermir et approfondir cette conviction en lui donnant un contenu : c’est l’objet des Évangiles à partir de ce soir, avec les pèlerins d’Emmaüs, et pendant toute l’octave de Pâques. Mais ces apparitions ne surviennent qu’une fois la certitude du fait avérée par les signes. Ainsi avons-nous chanté : « Dis-nous Marie, ce que tu as vu sur le chemin ; “j’ai vu le sépulcre du Christ vivant, et la gloire du ressuscitant, les anges, le suaire et les linges en étaient les témoins”. »

Il existe bien entendu d’autres traits pour caractériser les « chaînes souples » retenues par la Providence pour seconder ses desseins dans le monde. Mais au matin de Pâques, Dieu a privilégié des âmes prêtes à se soumettre sans restriction à la vérité. Refusant toute compromission avec le mensonge, avec la séduction, avec la suggestion. Le type psychologique révélé dans nos versets, c’est quelqu’un qui a une sainte horreur pour les demi-vérités, plus profonde encore que pour les erreurs caractérisées.

Pourquoi Dieu a-t-il choisi pour sa résurrection des témoins si désintéressés ? Parce que la connaissance de la Vérité est la chose la plus gratuite. Elle imprime sa gratuité dans l’intelligence et dans le cœur de ceux qui l’aiment. Faisant son œuvre dans leurs âmes, elle les prévient contre la tentation de s’en servir comme d’un moyen de domination. Partagée, elle ne s’use pas, elle grandit. Elle peut se donner à tous, sans porter préjudice à aucun, mais au contraire en les faisant communier en elle. Préexistant à ceux qui la découvrent, elle n’a pas de maître, mais d’humbles serviteurs. Nous autres, créatures librement élues par Dieu pour la refléter dans nos intelligences, nous ne devons pas avoir d’autre horizon que de travailler à nous en rendre les contemplatifs éblouis. Tel est le chemin que nous trace la souple sobriété de l’apôtre Jean. C’est un chemin de Pâques, celui sur lequel on court avec lui en quête du Signe.

La rigueur inflexible de l’évangéliste me semble appropriée à notre situation actuelle. Celle-ci dure depuis déjà quatre semaines, et nous pressentons qu’elle remet en cause les évidences qui sont entrées avec nous dans nos lieux de cantonnement, mais qui sont peut-être les premières victimes du virus chinois. Pourtant, nous devons absolument résister à l’opportunisme qui pointe le bout de son nez. Combien seront nombreux ceux qui voudront profiter de la chute de nos évidences, de la crise économique, peut-être des pouvoirs exceptionnels que l’État va s’arroger pour remodeler la France, l’Europe, le Monde, selon les idéologies en vogue. Chaque grande crise alimente l’illusion de la table rase. Pourtant ce « jour d’après » dont on nous rebat les oreilles nous semble déjà vieux, flétri, sénescent comme est vieux le péché. Gardons-nous d’interpréter les signes à contresens, alors que Dieu nous parle clair dans l’intelligence lumineuse de saint Jean : « En ce moment, vous endurez l’adversité, mais gardez courage : j’ai vaincu le monde » (Jn 16, 33).

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