Homélie du 3 mars 2024 - 3e Dimanche du Carême

La soif de Jésus

par

fr. François Le Hégaret

Les textes d’aujourd’hui ont été choisis spécialement par l’Église pour l’accompagnement des catéchumènes, et pas seulement vous Laure, Justine, Hugues et Antoine — même si aujourd’hui nous les entendons bien pour vous et avec vous —, mais pour la majorité des catéchumènes depuis de IVe siècle. Et dans cette femme, nous reconnaissons toute personne qui s’ouvre à la connaissance et à la vie avec le Christ, qui va être désaltérée à la source du salut. Nous, baptisés depuis un certain temps, nous ne sommes pourtant pas mis à part : les apôtres ne sont pas absents, ils ont bien un rôle à jouer eux aussi. Dans notre évangile, ils sont partis acheter à manger et vont en rapporter pour Jésus. Il va donc être question aujourd’hui de boisson et de nourriture.

« Donne-moi à boire ! » (v. 7). À première vue, la demande est tout à fait normale, claire, et même banale. Nous sommes à la sixième heure du jour (donc il est midi), Jésus n’a rien pour puiser, et voilà cette femme qui s’approche du puits pour prendre de l’eau. Il est vrai que Jésus aurait pu y mettre les formes : « Je vous prie, madame, pourriez-vous puiser pour moi un peu d’eau pour que je boive ? » Non, non, il dit simplement : « Donne-moi à boire ! » La première réaction de la femme est, là aussi, très prévisible : elle le rabroue, elle n’a pas envie de l’écouter. D’autant plus que Jésus est juif ; et entre juifs et samaritains, ce n’est vraiment pas l’entente cordiale.

C’est pourtant à ce moment-là qu’on se rend compte que la demande de Jésus n’avait en réalité rien de banal. Il répond à la femme : « Si tu savais le don de Dieu et qui est celui qui te dit : Donne-moi à boire, c’est toi qui l’aurais prié et il t’aurait donné de l’eau vive » (v. 10). Là, nous savons que Jésus ne parle pas de l’eau du puits. Il faudra encore un peu de temps à la femme pour parvenir à cette même constatation. Mais nous, nous le savons déjà. Il parle de cette source intérieure qu’est en nous l’Esprit Saint. Et un peu plus loin dans l’évangile, cela nous le sera dit explicitement. Au moment où Jésus dit, cette fois-ci à Jérusalem : « Si quelqu’un a soif, qu’il vienne à moi, et qu’il boive, celui qui croit en moi ! », l’évangéliste Jean commente : « Il parlait de l’Esprit que devaient recevoir ceux qui avaient cru en lui » (Jn 7, 37-39).

Au moment de conduire sur le chemin de la conversion, non seulement cette femme, mais aussi ce village samaritain, Jésus met l’accent sur l’importance de l’Esprit Saint d’abord comme source de la vie chrétienne, ensuite comme source de la conversion, enfin comme source de l’adoration.
– D’abord. L’Esprit est une « source jaillissant en vie éternelle » (v. 14) C’est lui qui nous conduira donc à bon port, jusqu’à l’éternité. Saint Paul, dans la première lecture que nous avons entendue, commente d’ailleurs cette affirmation du Christ en disant : « L’espérance [de la vie éternelle] ne déçoit point, parce que l’amour de Dieu a été répandu dans nos cœurs par le Saint-Esprit qui nous fut donné » (Rm 5, 5). L’Esprit, que nous avons déjà reçu, et que vous, catéchumènes, allez recevoir à Pâques, est déjà le gage de la vie éternelle, il est comme un salaire que nous avons reçu par avance. Et cette source en nous est inépuisable : l’Esprit est toujours à l’œuvre en nous. Il est pour nous un vrai principe de vie.
– Ensuite. « Va, appelle ton mari » (v. 16). La conversion ne peut être que l’œuvre de l’Esprit en nous. Seule la grâce nous permet de nous détacher de cette recherche sans fin des biens qui ne comblent pas, qui laissent vides, à l’image de la solitude actuelle de la Samaritaine malgré avoir vécu avec cinq maris et plus. Et nous savons que cette conversion n’est jamais finie, qu’on soit jeune converti ou baptisé de longue date. Constamment, nous nous laissons attirer par des choses sans valeur, et il faudra lutter avec l’Esprit jusqu’à notre entrée dans le Royaume.
– Enfin. « L’heure vient où les véritables adorateurs adoreront le Père en esprit et en vérité » (v. 23). L’Esprit Saint est toujours avec nous. Nous sommes dans l’épreuve ? L’Esprit Saint est là. Nous sommes dans la joie ? L’Esprit Saint est là aussi. Partout, à n’importe quel moment, dans n’importe quelle situation, nous pouvons toujours rejoindre Dieu par la prière. Et nous sommes assurés d’avoir l’oreille attentive du Père.
On peut retourner alors au sens de la première demande de Jésus : « Donne-moi à boire ! » Ce n’est pas que Jésus avait soif d’eau (d’ailleurs, le récit ne le montre pas boire !). Par contre, il désire répandre l’Esprit sur la terre. Il désire faire prendre conscience à cette femme de la soif qui l’habitait, et donc réveiller en nous la soif de la vie nouvelle et éternelle. Avec Jésus, c’est la soif qui est importante, c’est elle qu’il veut transmettre. La femme a bien compris cela et, en partant, elle en oublie même sa cruche au pied du puits. Elle n’en a plus besoin.

C’est le moment où les apôtres reviennent du village.
« Rabbi, mange » (v. 31). Après la boisson, la nourriture. On peut se faire avoir une fois, mais pas deux : nous savons qu’il ne va pas être question de nourriture matérielle… La nourriture de Jésus, il le dit directement, c’est la volonté du Père, « et de mener son œuvre à bonne fin » (v. 34), c’est-à-dire constituer en Samarie un peuple qui appartient à Dieu. Mais ici, les disciples sont mis à contribution, ils ont ramené de la nourriture. Transmettre l’Esprit Saint, donner à boire, ils ne peuvent pas le faire. Mais donner à manger, c’est-à-dire vivre avec les Samaritains, transmettre la parole de Dieu, prier avec eux, jusqu’à baptiser ou célébrer l’Eucharistie, cela ils vont pouvoir le faire. Ils font ce que Jésus leur a d’ailleurs demandé lors de la multiplication des pains : « Donnez-leur vous-mêmes à manger » (Mt 14, 16 ; Mc 6, 37 ; Lc 9, 13). Ils ont donc leur rôle en Samarie, comme nous avons-nous-mêmes notre rôle dans l’accompagnement des jeunes convertis. Pendant deux jours, les apôtres vont vivre au milieu des habitants de Sychar, témoignant comme disciples de Jésus-Christ. Et à nous aussi, communauté de Rangueil, Jésus nous donne cette mission particulière d’accompagner ces nouveaux convertis.

La Samarie sera une des premières régions à se convertir massivement après la Pentecôte. Comme nous le rapporte le livre des Actes des Apôtres au chapitre 8, le diacre Philippe tout d’abord (Ac 8, 4-8), puis les apôtres Pierre et Jean (Ac 8, 14), ont annoncé avec succès l’Évangile dans toute la région. Le Christ, par son Esprit, était bien à l’œuvre. Et c’est cette simple femme qui a débuté l’histoire…