Homélie du 19 mai 2024 - Solennité de Pentecôte

Pentecôte, notre grâce

par

fr. François Le Hégaret

Voici cinquante jours que le Christ est remonté victorieux des enfers. Et dans les quarante jours qui ont suivi, Jésus est apparu visiblement à ses disciples pour restaurer ce que les événements de la passion avaient détruit en eux. Après l’arrestation à Gethsémani, les apôtres se sont dispersés — Thomas mettra même une semaine à revenir —, les disciples commencèrent à partir de Jérusalem comme l’ont fait les disciples d’Emmaüs. D’autres ont repris leurs anciennes activités de pécheur sur le lac de Galilée. Jésus se manifesta alors à eux pour les rassembler de nouveau : il ira quasiment les chercher un par un, en apparaissant à l’un, puis à l’autre ; il viendra rencontrer une nouvelle fois les Apôtres réunis au Cénacle parce que l’un d’entre eux manquait à l’appel la première fois. Et toutes les paroles, tous les gestes du Ressuscité, manifesteront la grande douceur du Fils à leur égard.

À ceux qui avaient chuté, comme Pierre par son reniement, le Christ va leur montrer de nouveau la grandeur de la vie de disciple, la douceur de son amitié, la place centrale de la charité qui doit exister avec lui et entre eux. Jésus a ainsi rendu visible dans ces quelques jours, par sa vie au milieu d’eux, la vie qu’il allait donner aux hommes par la venue, invisible celle-là, de l’Esprit Saint.

L’Esprit Saint va ainsi apparaître comme celui qui va continuer l’œuvre du Christ ressuscité : ce que Jésus a fait pendant quarante jours, l’Esprit va le faire jusqu’à son retour dans la gloire. Et l’évangile que nous venons d’entendre insiste particulièrement sur ce point. Quand Jésus dit : « L’Esprit ne parlera pas de lui-même », cela signifie que les paroles qu’il va inspirer sont celles du Christ. Quand Jésus dit : « C’est de mon bien qu’il recevra et il vous l’explicitera », cela signifie qu’il ne donnera rien d’autre que ce que le Christ a déjà donné. Même si Jésus n’est plus visiblement parmi eux, les Apôtres font donc l’expérience qu’il est toujours avec eux dans cette présence de l’Esprit.

Et de même que Jésus ressuscité s’était préoccupé à la fois de l’ensemble des disciples comme groupe, et de chacun en particulier, l’Esprit poursuivra son œuvre dans ces deux dimensions : communautaire, en rassemblant dans l’unité les enfants de Dieu dispersés ; et personnelle, en conduisant chacun à vivre dans la charité et la sainteté.

Je passe vite sur le point de vue communautaire, mais c’est l’Esprit Saint qui est artisan d’unité ; c’est lui qui permet la juste interprétation de l’Écriture ; c’est lui qui agit dans les sacrements… Et c’est lui qui nous rassemble aujourd’hui, et qui nous fait participer à cette mission de salut pour l’humanité.

La lecture de la lettre aux Galates va, elle, insister sur la transformation personnelle que réalise en nous l’Esprit. Je cite ce passage bien connu : « Voici le fruit de l’Esprit : amour, joie, paix, patience, bonté, bienveillance, fidélité, douceur et maîtrise de soi. » Remarquez d’abord que tous ces termes peuvent s’appliquer au Christ ressuscité : c’est dans des attitudes semblables qu’il est apparu à ses disciples. Ensuite, chaque fruit n’a en soi rien d’extraordinaire : Paul ne parle pas de prononcer de longs discours, de faire des miracles, de prophétiser… Ce que fait l’Esprit en nous est en réalité très simple. Mais c’est justement cela qui les rend extraordinaires. Si l’action de l’Esprit conduisait à s’indigner, râler, se préoccuper de soi, s’impatienter — je ne sais pas pour vous, mais pour moi je serai champion. Mais comment garder cette joie, cette paix, cette patience ou bonté tous les jours de ma vie : cela dépasse mes forces.

Les actes extérieurs du Christ ressuscité, ce qu’il a fait avec ses Apôtres, n’étaient pas en soi non plus extraordinaires — sauf un d’entre eux, je vous l’accorde, qui est celui de la pêche miraculeuse. Il a parlé simplement avec ses disciples, il a fait un feu sur la plage, il a mangé avec eux, il a marché sur la route, il s’est assis dans une auberge, bref, il a vécu à la fois d’une manière très simple, et à la fois d’une manière toute renouvelée. Ce qui changeait n’était pas d’abord ce qui était visible, mais ce qui était spirituel. Tous les gestes simples étaient renouvelés. Manger, marcher, parler, tout a pris une nouvelle dimension : ainsi par exemple nos repas doivent devenir un lieu de charité véritable, à l’image de ces repas entre le Christ et ses disciples, dont l’image première est la « fraction du pain », le sacrement de l’Eucharistie (cf. Lc 24, 30). Nos paroles doivent refléter cette action de grâce pour le salut que le Christ nous a donné… La vie chrétienne n’est pas d’abord quelque chose d’extraordinaire du dehors, mais elle est pourtant totalement différente du dedans.
C’est au niveau de l’extraordinaire qu’il nous faut vivre, et c’est pourquoi nous avons absolument besoin de l’Esprit Saint. Sans lui, pas de chrétien ; sans lui, nous n’arriverons à vivre qu’au niveau de la chair. Mais avec lui, pas de crainte, pas d’inquiétude, pas de rancœur : il nous fait déjà participer à la victoire que le Christ nous a acquise. Il n’élimine pas pour autant les difficultés : le Christ ressuscité n’a pas caché les difficultés qui attendaient les Apôtres. Nous les connaîtrons aussi, mais rien ne pourra nous troubler ou nous séparer de Dieu.

Qu’en cet Esprit, nous vivions déjà en ressuscité !

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