Homélie du 22 décembre 2024 - 4e dimanche de l'Avent

Le don de Noël : une juste vision de Dieu

par

fr. Benoît-Dominique de La Soujeole

L’oracle du prophète Michée exprime un contraste fréquent dans la Bible : Bethléem, le plus petit des clans de Juda, sera le berceau du grand chef d’Israël, le Messie. L’oracle était connu au temps de Jésus. Ainsi quand les Mages se présentèrent à Jérusalem pour venir adorer le Messie annoncé, Hérode fit interroger les Docteurs de la Loi pour savoir où diriger les Mages. Il lui fut répondu, citant la prophétie de Michée : « À Bethléem de Judée » (Mt 2, 5-6). Le contraste est entre la bourgade sans gloire particulière et Celui qui naîtra en son sein, le Roi-Messie-Pasteur d’Israël. Le risque est grand de ne voir que ce qui saute aux yeux — un village des plus modestes — et de ne pas retenir la grandeur de ce que Dieu fera à partir de ce lieu. L’Évangile mentionne une méprise semblable : au début de la vie publique de Jésus, Philippe, un des premiers appelés par Jésus, dit à Nathanaël qu’il a trouvé Celui qui est annoncé par les prophètes et c’est Jésus de Nazareth ; Nathanaël lui répond : « De Nazareth (entendons un bourg sans valeur particulière) peut-il sortir quelque chose de bon ? » (Jn 1, 46).

On peut même relever que ce type de contraste est particulièrement typique de la tradition biblique : l’action puissante, décisive, de Dieu se dit et s’accomplit dans un cadre, avec des moyens fort modestes. Il ne s’agit pas moins de sauver, Israël sous l’Ancien Testament, le monde sous le Nouveau Testament, et cela seul Dieu peut le faire, et il le fait à sa manière, de façon divino-humaine ; divine par la puissance déployée, humaine par la faiblesse du concours humain : de Bethléem ou de Nazareth peut-il humainement sortir quelque chose de décisif pour le salut ? À vue humaine, non ; à vue divine, oui.

Et cela nous dit non seulement Celui qui doit venir sauver mais aussi comment il va sauver. Celui qui vient sauver est Dieu fait homme, le Verbe éternel incarné. Il va sauver en récapitulant toute sa vie publique dans le don de lui-même, dans le sacrifice parfait de la Croix comme le dit la lettre aux Hébreux. Saint Paul montrera où précisément est le mystère : « C’est dans la faiblesse que la puissance divine se déploie » (2 Co 12, 9).

La question est pourquoi ? Pour les hommes la puissance est condition d’efficacité et la faiblesse est synonyme d’inefficacité. Pourquoi donc Dieu, pour réaliser l’œuvre la plus révélatrice de sa puissance, plus admirable encore que la création, a-t-il agi et continue-t-il d’agir humainement et qui plus est dans une humanité faible ? N’est-ce pas déroutant, voire contradictoire ?

Nous sommes là à un point décisif pour saisir ce qu’est le christianisme, notamment par rapport aux autres religions dont les divinités, les héros sont des grands aux yeux des hommes, que l’on songe près de nous à tous les Zeus et à tous les Jupiter du panthéon !

Pour entrer dans cette compréhension de la façon d’agir de Dieu, il faut être soi-même petit et faible, dénué de puissance humaine. Marie visite Élisabeth sa cousine. La scène de l’Évangile d’aujourd’hui est d’une grande simplicité et banalité. Or quand ces deux femmes enceintes se saluent, les enfants qu’elles portent se rencontrent et Jean le Baptiste salue Celui qu’il doit annoncer ; premier acte de la vie et de la mission de ces deux enfants si faibles qu’ils n’ont même pas encore été mis au monde.

Les raisons de cette façon d’opérer de Dieu sont de deux sortes. Il y a les raisons qui tiennent à qui est Dieu, et les raisons qui tiennent à qui est l’être humain. Cette façon d’opérer est la meilleure, tant du point de vue de Dieu que de celui des hommes.

Du point de vue de Dieu, se faire homme c’est aller jusqu’au bout de la manifestation de sa bonté. Il n’est pas seulement le Dieu transcendant, infini et absolu — ce qu’il est bien sûr sinon il ne serait pas Dieu — mais il se fait aussi homme, cet homme précis, le fils de Marie, né à Bethléem et résidant à Nazareth. Que pouvait-il faire de plus pour nous manifester son amour que de venir parmi nous réellement, humainement et dans une condition modeste ? Une amitié qui se propose n’écrase pas celui à qui elle veut s’unir. On est loin de Jupiter…

Du point de vue de l’homme, étant donné les ravages que le mystère du mal a causés et cause dans le cœur de chaque être humain, il fallait partir de loin, de très loin, pour « apprivoiser » cet être redevenu comme sauvage et lui donner un témoignage accessible à son esprit enténébré. L’incarnation est un point de pédagogie divine qui nous donne l’exemple imitable parce que humain d’un homme en parfaite communion avec Dieu parce qu’en lui Dieu et l’homme font un.

En ces quelques jours qui nous séparent encore de la célébration de l’incarnation, il nous faudrait méditer attentivement ce qui se joue là pour le monde et pour nous en ce monde. Il n’est pas rare, en effet, que nos contemporains soient déroutés par le mystère de Noël qui faisait tant la joie et l’émerveillement des anciens. Certains vont même jusqu’à dire : « Si Dieu existait, il n’y aurait pas tout le mal que l’on voit dans le monde. » Il y aurait beaucoup à répondre à cela. Notons seulement aujourd’hui ceci : quelle vision de Dieu cette opinion révèle-t-elle ? C’est celle d’un Dieu Zeus ou Jupiter qui traite les hommes en esclaves et dont la toute-puissance nous tient dans ses fils nous manipulant comme des marionnettes ou par la crainte de terribles châtiments. Or cela est indigne tant de Dieu que de l’homme. Dans l’incarnation Dieu se propose, il ne s’impose pas, respectant ainsi sa propre dignité divine qu’il a communiquée à la créature faite à son image. Dieu, dans le Christ, le paiera cher aux jours de sa Passion, jours où l’amour qui le fit naître parmi nous, donnera tout en donnant sa propre vie.

Lectures : Mi 5, 1-4 – He 10, 5-10 – Lc 1, 39-45

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