En ce troisième dimanche de carême, nous accompagnons Mickaël, Johanna et Don Martin qui vont être baptisés à Pâques, et c’est pourquoi nous commençons à lire les passages de l’Écriture en lien avec la préparation du baptême, tirés en particulier de l’évangile selon saint Jean. Nous rencontrons aujourd’hui notre premier compagnon de route, et c’est une femme, la Samaritaine, dont l’histoire est à l’image d’un parcours de conversion. Elle débute par une première rencontre, suivie de l’énumération des nombreuses objections qui montent en son cœur — ce qui est naturel quand on veut s’engager à la suite du Christ — ; et qui aboutit à l’abandon de toutes ses réticences pour accepter de mettre Dieu au centre de sa vie.
Il est pourtant bien étrange que cet épisode soit raconté par l’évangéliste Jean. Nous trouvons en effet, dans l’évangile selon saint Luc, un passage assez voisin de celui d’aujourd’hui. Jésus et ses disciples vont vers Jérusalem, et, passant près d’un village de Samarie, ils décident de s’y arrêter ; mais, nous rapporte Luc : « On ne le reçut pas, parce qu’il faisait route vers Jérusalem » (Lc 9, 53). Avec son frère Jacques, Jean fut alors celui qui a eu la réaction la plus dure contre les Samaritains. Luc rapporte : « Les disciples Jacques et Jean dirent : “Seigneur, veux-tu que nous ordonnions au feu de descendre du ciel et de les consumer ?” » (Lc 9, 54). Comme nous pouvons nous y attendre, Jésus les réprimanda durement. Je ne sais pas si Jean était alors à même d’interroger et d’entendre cette femme, s’il avait parlé avec Jésus de cet échange qu’il venait d’avoir avec elle… En tout cas, on comprend que celle-ci ne fut pas empressée de parler avec Jésus, de répondre à sa demande, et d’accueillir ensuite cette bande de disciples-là.
Pourtant, plusieurs années après, alors que le diacre Étienne venait d’être lapidé — faisant de lui le premier martyr chrétien —, un autre diacre, Philippe, quitta Jérusalem et entreprit d’évangéliser la Samarie. Devant le succès de sa mission, les douze apôtres décidèrent d’envoyer deux d’entre eux, Pierre et Jean, pour confirmer les nouveaux baptisés. Luc, encore lui, nous rapporte cette fois-ci dans le livre des Actes des Apôtres : « [Pierre et Jean] descendirent donc chez les Samaritains et prièrent pour eux, afin que l’Esprit Saint leur fût donné. Car il n’était encore tombé sur aucun d’eux ; ils avaient seulement été baptisés au nom du Seigneur Jésus. Alors Pierre et Jean se mirent à leur imposer les mains, et ils recevaient l’Esprit Saint » (Ac 8, 15-17). Cette mission se passa bien, très bien même, et les Actes mentionnent : « Ils retournèrent à Jérusalem en évangélisant de nombreux villages samaritains » (v. 25). Ce même Jean qui, avant la passion et la résurrection du Christ, voulait mettre à mort ces Samaritains infidèles, est celui qui a été le témoin de la facilité dont l’Évangile a pénétré chez eux. Ils auraient dû s’accrocher à leur manière de vivre leur religion, à leurs traditions propres : ils ont pourtant accueilli sans retard le Christ parmi eux. C’est d’ailleurs sûrement en ces jours-là que Jean reçut le témoignage de cette femme à propos de sa rencontre avec Jésus. Il a alors bien pris conscience de la profondeur et de la vérité de cette parole du Christ qu’il rapporte dans notre passage : « Autre est le semeur, autre le moissonneur : je vous ai envoyés moissonner là où vous ne vous êtes pas fatigués ; d’autres se sont fatigués et vous, vous héritez de leurs fatigues » (Jn 4, 37b-38). Le Christ parlait sûrement ici de lui-même comme semeur, et de Jean comme le moissonneur.
Notre récit est donc le récit de deux conversions. La première est celle racontée dans notre passage, celle de cette Samaritaine, et avec elle des habitants de Sychar. Cette femme, emprisonnée dans ses difficultés, esclave des différents obstacles avec lesquels elle s’était accommodée, ayant abandonné ses désirs véritables pour une survie précaire, va peu à peu ouvrir sa vie à la vérité que lui apporte Jésus. Et au moment où Dieu touche son cœur et le révèle à lui-même, il se révèle aussi à elle comme le Sauveur, comme celui qui guérit ses blessures, qui, par son amour, transforme de l’intérieur toutes ses tristesses en un lieu de joie. Elle désire à nouveau vivre, elle a trouvé la source abondante comblant son désir. Et le changement dans sa vie a été visible. Les habitants de Samarie ne s’y sont pas trompés : ils viendront à leur tour à la rencontre du Christ.
La deuxième conversion est celle de l’apôtre, du missionnaire de l’Évangile, l’évangéliste Jean lui-même. En étant témoin des fruits qui s’opéraient lors de sa prédication aux Samaritains, il a dû être surpris par la force de la grâce de Dieu. Son désir de voir le feu descendre sur eux — c’est ce qu’il avait demandé à Jésus — s’est bien réalisé, mais pas de la manière dont il voulait la première fois. L’action de Dieu dépasse toujours, et de loin, ce qu’on peut imaginer ou prévoir ; Dieu est toujours plus grand.
Notre récit nous montre aussi que la conversion, l’évangélisation, est une œuvre de longue haleine. Il a fallu plusieurs années à Jean pour comprendre la miséricorde de Dieu envers tous les hommes, qu’ils soient juifs, samaritains, ou païens. De même pour l’évangélisation de la Samarie : ce qui est rapporté rapidement à la fin de notre évangile d’aujourd’hui, donc la conversion en grand nombre des habitants de Sychar, a pris aussi, en réalité, plusieurs années. Notre conversion personnelle prend aussi du temps : mettons à profit ce temps du carême pour faire progresser en nous la vie que le Christ nous a donnée.