Au commencement était le Verbe, et le Verbe était auprès de Dieu, et le Verbe était Dieu… Voilà un langage bien plus obscur que la belle histoire que nous avons au cœur de la nuit. Plus de Marie et Joseph, plus d’enfant nouveau-né, plus d’anges et de bergers pour nous parler du mystère que nous fêtons en ce jour, mais un mot un peu compliqué, le mot de « Verbe ». Oh, un Verbe qui est vie, lumière, un Verbe plein de grâce et de vérité, un Verbe qui se fait chair et qui plante sa tente — comme un bon scout — parmi nous.
C’est bien le même mystère, mais la contemplation de saint Jean s’aventure dans les profondeurs de l’invisible plus encore que saint Matthieu et saint Luc pour que nous saisissions bien l’incroyable nouvelle de ce jour. Qui est ce sauveur qui nous est né ? D’où nous vient-il ? Quelle relation entretient-il avec Dieu ? Les anges d’hier ne le disaient qu’à mots couverts, Jean qui passe vite sur la jolie histoire proclame à découvert le mystère caché de cet enfant : Il est le Verbe de Dieu, qui est auprès de Dieu et même qui est Dieu, Unique-Engendré du Père, de la plénitude duquel « nous avons tous reçu et grâce pour grâce ».
Encore faut-il comprendre ce qu’est un verbe. Tous nous sommes censés le savoir pour avoir appris à l’employer à l’école et pour le faire effectivement dès que nous ouvrons la bouche. Mais il est tant de choses que nous employons sans les connaître véritablement comme monsieur Jourdain fait de la prose sans le savoir. Alors on traduit parfois cet évangile avec le mot « Parole » : Au commencement était la Parole, et la Parole était auprès de Dieu, et la Parole était Dieu… C’est en effet par cet enfant que Dieu veut nous parler dit l’épître aux Hébreux, il l’a fait « à maintes reprises et de bien des manières par les prophètes », mais en ces temps qui sont les derniers, il le fait par son Fils, « expression parfaite de son être », effigie de sa substance ! Ce Verbe, Unique engendré va nous dire parfaitement qui est son Père d’où il est sorti.
« Expression parfaite de son être » ! Son être, « seulement » ? Pour dire qui il est, Dieu a donné son Nom à Moïse sur la Montagne : « Je suis Celui qui suis », et tout le peuple a honoré ce saint Nom avec crainte et tremblement, renonçant à le prononcer de peur de l’invoquer à faux et d’enfreindre par-là la deuxième des « dix paroles » qu’on qualifie plus communément de « commandement ». « Mais en ces temps qui sont les derniers », Dieu donne, non seulement son Nom, mais son Verbe.
Dans la phrase, on a tout plein de paroles, mais certaines sont des noms, d’autres des pronoms, d’autres des adjectifs et d’autres des verbes. Parmi toutes ces paroles, le verbe est celui qui a le pouvoir de structurer la phrase, de lui donner son sens, sa teneur intelligente, proprement humaine. Il est difficile de faire une phrase sensée sans Verbe : Dieu, la, Fils, enfant, qui, beau, mangeoire, âne, bœuf, papa, maman… Cette collection de noms peut donner bien des phrases différentes, et pour en trouver le sens je vais rechercher les verbes qui manquent et je vais les restituer, tant il est vrai que même une phrase sans verbe en sous-entend.
L’autre caractéristique d’un verbe est de contenir l’action et cela est très important. Prenons deux exemples : on sait que les mamans aiment leurs enfants par le seul fait même qu’ils existent. Mais si l’enfant fait son travail, fait son lit, met le couvert, etc., il comblera de bonheur cette mère qui goûtera ce que l’activité de son enfant lui donne de meilleur. Deuxième exemple : vous me voyez debout dans cette crèche à côté de ces santons qui ont (à peu près) la même forme que moi, mais vous percevez qu’il y a quelque chose de plus parfait en moi qui vit et qui agit par moi-même, qui vous parle et qui peut être le sujet d’un verbe actif, ce que ne saurait faire le santon, si beau soit-il.
Le mystère que nous contemplons en ce jour derrière la toile de la chair de ce petit enfant, ce n’est pas seulement le Nom ineffable de Dieu, son Être éternel, source de tout, mais son Verbe tout-puissant, autrement dit cette parole qui témoigne de tout ce que Dieu fait, ou devrais-je dire : qui témoigne que Dieu fait tout car les deux apôtres que nous avons entendus aujourd’hui sont d’accord pour dire que tout a été fait par lui ! C’est ce Verbe que l’on trouve au commencement et qui surgit au milieu de ce chaos primordial, de ce silence profond et de ces ténèbres couvrant l’abîme dont nous parle la Genèse pour faire advenir la Lumière par ces paroles « fiat Lux ! Que la lumière soit ».
Oh, certes, tout emmailloté dans ses langes, il est encore ligoté dans la chair, bâillonné dans l’enfance, dans cet âge où on ne parle pas. De babillements en borborygmes, de battements de cils en sourires, cet enfant va peu à peu sortir du silence pour dire ces mots puis des phrases structurées par ces verbes qui reflètent tout ce qu’il a en lui, Verbe fait chair ! Autrement dit, toutes ses paroles vont refléter Dieu, l’exprimer parfaitement, dans son être de Père uni au Fils dans l’Esprit mais aussi dans son agir, dans tout ce qu’il fait pour nous. Et que fait-il ?
J’ai parlé de son pouvoir créateur pour mesurer l’immensité de ce que nous font voir les yeux de la foi dans cet enfant, mais il faut aussi et surtout parler de cette action suprême, cette mission, pour laquelle il est venu aujourd’hui dans le monde : sauver l’humanité ! Jésus ! « Dieu sauve » est son nom ! C’est un nom propre avec un verbe actif, c’est donc pour lui un état permanent d’activité — « il ne dort ni ne sommeille », dit le psaume — car Jésus ne sauve pas seulement quand il en a envie ou quand il est en forme, mais par toute sa vie qui est un acte d’amour ininterrompu pour le Père et pour tout ce qui est sorti de Lui. Avant même que sa voix frappe nos oreilles, ce Verbe nous touche par tout ce qu’il est.
Du fond de la mangeoire, les petits bras du Verbe de Dieu s’ouvrent déjà pour nous embrasser et, sans doute, faire fondre notre cœur, pour nous offrir son cadeau gratuit, la grâce que nous avions perdue, et pour faire sortir de ce cœur de pierre des actes équarris au marteau taillant de cette Vérité dont il est plein. Il nous tend ses petits bras pour nous donner de poser des actes nouveaux de charité. Laissons-nous désarmer pour lui répondre avec simplicité, lui dire merci et l’adorer.