Homélie du 19 mars 2023 - 4e Dimanche du Carême

Aveugles-nés pour voir Dieu

par

fr. Dominique-Marie Cabaret

Pour comprendre au mieux le long Évangile dit de l’aveugle-né que nous venons d’entendre — tout un chapitre de l’Évangile selon saint Jean — il convient de le relier à l’épisode qui le précède immédiatement qui explique le dépit de Jésus et la raison pour laquelle il va décider, pour la gloire de Dieu, de faire un miracle. En effet, dans les lignes précédentes, l’évangéliste relate la solennelle déclaration de Jésus aux docteurs de la loi, avec qui il vient de discuter longuement : « Avant qu’Abraham fut, je SUIS ! » Jésus est donc en butte au rejet des grands de son peuple et voilà qu’ayant échoué à les convaincre à son sujet, il sort du Temple et tombe sur un aveugle-né. Jésus va saisir cette occasion pour faire comprendre l’enjeu du rejet qu’il vient de subir. Il décide de donner la vue à cet aveugle-né. On le questionne à propos de son statut : « Est-ce lui ou ses parents qui ont péché ? » — cela pose en effet problème : un aveugle-né ne peut avoir péché personnellement avant sa naissance, dès lors peut-il avoir été puni par Dieu —, Jésus répond : « Ni lui, ni ses parents n’ont péché. Mais c’était pour que les œuvres de Dieu se manifestent en lui. » Et il dira à la fin : « Je suis venu en ce monde pour rendre un jugement : que ceux qui ne voient pas puissent voir, et que ceux qui voient deviennent aveugles. » En bref, on doit comprendre que c’est pour la gloire de Dieu que cet homme est né aveugle !

Pour le saisir, je vous propose de réfléchir à la situation de l’aveugle-né. Jésus n’a pas choisi de guérir quelqu’un qui était devenu aveugle, mais il y a choisi de donner la vue à un aveugle-né. Ce n’est pas anodin. La question revient d’ailleurs sans cesse dans l’Évangile : « Étais-tu aveugle de naissance ? », « votre fils est-il vraiment né aveugle ? », etc. Essayons de comprendre quelle est la psychologie d’un petit enfant qui naît aveugle. Il n’a aucune perception de ce qu’est la vue ! En grandissant, avec son appréhension du monde extérieur saisi par ses quatre autres sens— l’ouïe, l’odorat, le goût et le toucher —, grâce aussi aux explications données par son entourage proche, il va entrer dans une certaine perception de la réalité. Il va toucher les choses, les sentir, en entendre la résonance, mais sans pouvoir les voir. Il va s’en faire une juste idée mais en comprenant aussi qu’il lui manque quelque chose d’essentiel inaccessible, qui fait que les autres gambadent alors que lui marche à tâtons ! En particulier, quand il entend parler des couleurs : le bleu, le vert, le rouge, etc., ou d’un coucher de soleil, ou d’une belle vue sur les Pyrénées devant lesquels son entourage s’extasie, il doit avouer son impuissance à s’en faire une juste idée. Autrement dit, l’aveugle-né sait d’une manière évidente, si j’ose dire, qu’il y a une part de la réalité qui lui échappe ! Ce qui paradoxalement l’ouvre aussi au désir d’appréhender ce qui lui échappe.

Revenons au miracle de Jésus : essayons d’imaginer ce moment où, par la puissance de Dieu, l’aveugle va non pas recouvrer mais trouver la vue ! Quelle illumination ! Quelle révolution pour lui ! Quel moment de bonheur absolu d’avoir toute une partie de la réalité qui est enfin présente à son intelligence ! Frères et sœurs, comprenons bien que cette illumination est une image — une pauvre image — de l’illumination que nous connaîtrons quand, à la fin de notre vie, par la grâce de Dieu, il nous sera donné de voir Dieu — telle est du moins l’Espérance que nous avons. Un dépassement de tout ce que nous pouvons percevoir en cette vie. Dans une grande délicatesse, Jésus s’est donc servi de l’aveugle-né pour essayer de nous faire entrer dans cette perspective : « Je suis la lumière du monde ! » Nous le contemplerons pour l’éternité. Quel que soit le plus magnifique coucher de soleil que nous puissions avoir en ce monde, il y a dans ce merveilleux spectacle une finitude qui ne nous rassasie pas vraiment. La preuve : le bonheur d’une telle contemplation reste fugace, tandis que la vue de Dieu nous comblera pour de bon. Nous n’aurons jamais fini de le contempler car Dieu est infini. Le bonheur sera sans fin, sans cesse prolongé et même amplifié !

La situation de l’aveugle-né s’applique aussi parfaitement à notre situation présente, c’est-à-dire à notre vie de foi actuelle. Vous l’avez entendu dans la seconde lecture : « Nous étions ténèbres et maintenant, dans le Seigneur, nous sommes lumière. » En effet, à travers la lumière de la foi, il nous est donné de percevoir vraiment — comme à tâtons mais pour de vrai — ce que nous contemplerons dans la vision de Dieu. Ce qui nous est révélé par la foi est déjà la vérité éternelle que nous contemplerons pour l’éternité : Jésus sera notre bonheur pour l’éternité. Comme un aveugle-né, par pure grâce, il nous est proposé de le comprendre dans notre vie présente pour nous préparer un tant soit peu à la grande illumination définitive, le bonheur de voir Dieu.

Attention, frères et sœurs ! Vous l’avez entendu : « Réveille-toi, ô toi qui dors, relève-toi d’entre les morts ! » Attention aux activités des ténèbres qui sont complètement opposées à Dieu ! On ne peut voir Dieu sans être divinisé. « Nous lui serons semblables, parce que nous le verrons tel qu’il est ! » Il importe donc dans cette vie, dans ce carême, dans le temps qui nous reste sur cette terre — tant qu’il fait jour — de rejeter les activités des ténèbres. Quelles que soient les choses sensibles qui nous accrochent à cette terre — car le monde des ténèbres se sert souvent de notre sensibilité pour nous empêcher de nous tourner vers le ciel —, n’oublions pas qu’elles sont passagères et qu’elles ne nous comblent pas vraiment. Seul Dieu peut nous combler pour l’éternité !

Nous retrouvons ici l’intention fondamentale de Jésus pris de commisération pour l’aveugle-né et, à travers lui, pour chacun de nous : il ne se satisfait pas de guérir l’aveugle-né sur le plan naturel. Il s’arrange aussi pour le rencontrer et l’amener à la lumière de la foi. Ayant vécu à tâtons pendant la première partie de son existence, l’aveugle né est finalement préparé à entrer dans la foi : « Crois-tu au Fils de l’homme ? » — « Et qui est-il, Seigneur, pour que je croie en lui ? » — « Tu le vois, et c’est lui qui te parle. » — « Je crois, Seigneur ! » Frères et sœurs, tel est l’acte de foi que nous sommes appelés à faire en ce jour, ou plus exactement tous les jours de notre vie qui nous restent, en attendant l’illumination finale et définitive de la vision de Dieu ! D’où l’importance de la prière où, à tâtons, il nous est donné de grandir dans la foi pure : « Je crois Seigneur ! » et de nous prosterner devant lui ! Pour essayer de le saisir — pour de vrai — avant même que nous goûtions de lui pleinement pour l’éternité. Nous sommes aussi au cœur du mystère de l’Eucharistie où nous avons à découvrir la présence de Jésus. « Réveillons-nous, ô nous qui dormons, et le Christ nous illuminera ! » Amen !

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