Homélie du 22 octobre 2023 - 29e Dimanche du T. O.

Dieu et César

par

fr. Jean-Michel Maldamé

Le texte d’évangile lu ce dimanche met en opposition Dieu et César. Il faut donc parler de politique. Or en ce domaine, les prises de position sont diverses. Chacun est libre et la communauté chrétienne n’est en rien obligée de partager ni la même conviction, ni les mêmes opinions. Le respect mis en œuvre ne doit pas écarter le tranchant de la parole de Jésus. Il doit être une invitation à ne pas éluder les exigences de voie ouverte par Jésus disant qu’il faut rendre à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu.

« Les Pharisiens allèrent se concerter en vue de surprendre Jésus en parole ; et ils lui envoient leurs disciples, accompagnés des hérodiens, pour lui dire : “Maître, nous savons que tu es véridique et que tu enseignes la voie de Dieu en vérité sans te préoccuper de qui que ce soit, car tu ne regardes pas au rang des personnes. Dis-nous donc ton avis : Est-il permis ou non de payer l’impôt à César ?” Mais Jésus, connaissant leur perversité, riposta : “Hypocrites ! Pourquoi me tendez-vous un piège ? Faites-moi voir l’argent de l’impôt.” Ils lui présentèrent un denier et il leur dit : “De qui est l’effigie que voici ? Et l’inscription ?” Ils disent : “De César.” Alors il leur dit : “Rendez donc à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu.” À ces mots ils furent tout surpris et, le laissant, ils s’en allèrent » (Mt 22).

*  *  *

Le 15 août, dans notre église, je disais ma tristesse. En effet, la première lecture tirée de l’Apocalypse présentait la femme en travail d’enfantement, poursuivie par le Dragon, image de l’Église persécutée et j’évoquais la situation en Arménie où la province du Karabach était assiégée. En ce triste mois d’octobre, la province a été prise ; les chrétiens chassés de leur terre ancestrale sont remplacés par une population musulmane. Tristesse de voir que le génocide arménien continue et que les soutiens traditionnels de l’Arménie ont les mains liées car l’agresseur est un fournisseur de pétrole, très courtisé au moment où le pétrole russe manque à notre économie. C’est dans ce contexte que prend sens la parole de Jésus : « Rendre à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu. »

Pour bien comprendre la parole de Jésus, il convient de la mettre dans son contexte. Jésus est confronté à deux groupes : les pharisiens et les hérodiens. Si « pharisien » est un terme qui désigne des religieux, le mot « hérodien » se réfère au nom du roi Hérode qui gouverne (sous tutelle romaine) la Galilée (le pays de Jésus). Les hérodiens font autorité dans les affaires publiques, les questions politiques. C’est en toute logique que Jésus leur demande de regarder la pièce de monnaie romaine dont ils se servent. Que voient-ils ? Le nom de César. Un ami latiniste me dit qu’il est écrit divus Caesar, « le divin César », donc un César divinisé. La question que pose Jésus aux hérodiens est donc : quel est votre Dieu ? Il leur demande : « Rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu. » L’interprétation habituelle, devenue une maxime de la laïcité est fausse ; il ne s’agit pas de payer l’impôt à l’État et par ailleurs payer le « denier du culte ». La parole de Jésus à ses juges est radicale ; elle dénonce la confusion concernant Dieu lui-même. Jésus rappelle que Dieu est Dieu ; il est l’Unique. Il est le Dieu de l’univers ; il est le même Dieu pour tous les humains. Il en découle une exigence de rupture avec le faux dieu. La conséquence immédiate est qu’il faut cesser de faire la guerre — surtout les guerres faites au nom de Dieu ! C’est cela qui est en jeu dans la parole de Jésus qui exclut que l’on puisse servir Dieu et César. Cela vaut aujourd’hui dans le pays où Jésus a vécu et que, pour cette raison, on appelle « Terre sainte ».

Ces jours derniers, c’est avec grande émotion que j’ai regardé la télévision où l’on montrait les images d’un kibboutz dévasté. Puis, le commentateur des tristes images fit l’éloge de ce que représente un kibboutz : une vie communautaire, une exploitation agricole exemplaire, un désir de fraternité… Mais il oubliait de dire que le kibboutz avait été fondé sur une terre où il y avait des paysans arabophones qui ont été chassés manu militari et réduits à survivre dans des camps de réfugiés aux portes de la ville de Gaza. Ce sont les petits-enfants de ces expulsés qui sont revenus piller le site, la rage au ventre, l’esprit de vengeance au cœur et les armes à la main. Ils seront punis ; ils seront tués ; ils seront déportés. Mais le cercle du malheur sera toujours là. Un jour, leurs arrière-neveux reviendront pour se venger et ils le feront « au nom de Dieu ». Quoi de plus terrible qu’une guerre faite au nom de Dieu et de ce fait scellée du sceau de l’absolu dans le cercle infernal de la vengeance ? C’est ce que Jésus reproche à ses juges : pactiser avec un dieu partisan et pas le Dieu dont il est l’Envoyé.

La repartie de Jésus à ses juges a une valeur universelle. Elle nous concerne. En effet, Jésus demande aux pharisiens de regarder ce qu’ils ont dans la poche. Le reproche qu’il leur adresse n’est pas politique ; il est théologique. En effet, si les pharisiens ne font pas de César un dieu, ils falsifient l’image de leur Dieu. Ils trahissent leur foi. En effet, la Loi (la Torah) demande de « ne pas invoquer Dieu en vain (à faux ou pour tromper) ». Donc, aujourd’hui comme hier, ne pas se servir de son nom pour la guerre ! Ne pas se servir de son nom pour conquérir des territoires ! Ne pas se servir de son nom pour cautionner des exactions ou des accords qui oppriment les plus pauvres ! En rapportant cette parole de Jésus, l’évangile nous demande de ne pas faire de Dieu le garant de nos convoitises, de nos violences, de nos injustices…

Dans ce triste monde, nous voici donc invités à vivre du trésor de la foi en un Dieu dont nous dirons dans un instant qu’il est notre Père ; il est l’Unique, le créateur de l’univers. Il se donne à nous en son visage d’Amour qui nous donne part à sa vie en partageant notre vie. Notre Dieu est solidaire de tous les humains jusqu’à la mort sur la croix. Aujourd’hui, il nous donne son Esprit saint, l’esprit d’amour et de fraternité pour que nous entrions un jour avec lui dans une éternité de lumière et de paix.

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