Homélie du 25 décembre 2023 - Nativité du Seigneur - Messe du jour

Dieu vient, incognito

par

fr. François Daguet

C’est sans doute un symptôme de vieillissement, mais il m’est chaque année plus difficile de rejoindre la joie simple et enfantine de Noël. Le contraste, ou plutôt le fossé, le gouffre entre l’annonce du Verbe qui se fait chair et le cours des affaires du monde me semble se creuser chaque année davantage.
De fait, quelles sont les grandes questions qui animent les hommes de ce temps, si je me réfère aux titres de journaux sérieux ? Peut-on encore voir un film avec Gérard Depardieu, le bien nommé ? Combien de temps va tenir le gouvernement ? Combien de morts y aura-t-il aujourd’hui en Ukraine, et en Terre Sainte ? Autant de questions sans doute légitimes, mais si étrangères à cette fête de Noël, au point que nous nous demandons si nous ne sommes pas les derniers ressortissants d’une tribu en voie d’extinction, dans un monde pour lequel ce qui nous anime est inintelligible. Faut-il donc faire abstraction du monde dans lequel nous sommes pour vivre cette fête chrétienne par excellence : Dieu se fait homme pour venir nous sauver ? Mais nous savons bien que nous retrouverons le réel demain. Il n’y a pas de trêve des confiseurs pour ceux qui souffrent, pour les malheureux, pour les damnés de la terre.

Eh bien, justement, il ne nous faut pas fuir ce fossé, bien au contraire, il n’est pas sans rapport avec notre fête chrétienne. Relisez le récit de la Nativité tel que saint Luc le rapporte : lorsque le Verbe fait chair vient au monde, celui-ci est saisi par le même tumulte. Chacun vaque à ses affaires. La violence du monde humain n’est pas moindre que celle d’aujourd’hui. La pax romana règne sur un monde très violent ; on va le voir bientôt avec le massacre des Innocents. On se préoccupe du recensement ordonné par César Auguste, qui met tout le monde sur les routes, au point que Joseph ne trouve pas de place à l’hôtellerie de Bethléem. Et le maintien de l’ordre public à Jérusalem est aussi délicat qu’aujourd’hui…
C’est au cœur d’un monde qui ne se préoccupe pas de lui que le Fils de Dieu vient parmi les hommes ; en inconnu, incognito. La présence de Dieu au cœur du monde est cachée aux yeux des hommes. Et elle va le demeurer encore trente ans !
C’est précisément parce que le monde, livré aux seules forces humaines, est incapable de se sauver, d’assurer la paix et la justice entre les hommes, que Dieu vient pour le sauver. Et cela vaut pour aujourd’hui comme cela valait il y a 2 000 ans. Aujourd’hui, le Christ vient nous visiter non pour nous faire oublier le monde et ses misères, mais pour s’inscrire au cœur des misères du monde, au point de les prendre sur lui. En effet, ne nous méprenons pas sur le sens de cette célébration. Nous faisons mémoire de la venue du Christ il y a 2 000 ans. Nous redisons notre attente de sa venue dans la gloire comme il l’a promis. Mais nous l’accueillons encore aujourd’hui, car il vient nous visiter.
Il nous l’a dit : « Je m’en vais et je reviens vers vous. » C’est en nous que le Verbe vient reposer. Les Pères de l’Église l’ont déjà affirmé avec force. Origène : « À quoi me sert-il que le Christ soit né une fois de Marie à Bethléem, s’il ne naît pas aussi par la foi dans mon âme ? » [Commentaire de l’Évangile de Luc, 22, 3 (SC 87, p. 302)]. Saint Ambroise : « Où le Christ naît-il, si ce n’est au plus profond de ton cœur et de ton âme ? » [In Lucam, 11, 38]. Saint Maxime Le Confesseur : « Le Verbe de Dieu veut répéter en chaque homme le mystère de son incarnation » [Ambigua (PG 91, 1084)].

Méditant cela, le P. Cantalamessa écrit : « Le Père veut engendrer en nous son Verbe pour pouvoir prononcer, à nouveau, en s’adressant, en même temps, à Jésus et à chacun de nous, cette très douce parole : “Tu es mon Fils, moi, aujourd’hui, je t’ai engendré” (He 1, 5). » Et de cette naissance, la Vierge Marie est encore la mère, elle qui est devenue, nous dit le Concile Vatican II, « notre mère dans l’ordre de la grâce ».
Si bien que cette fête de Noël n’est pas seulement mémoire du passé et espérance de l’avenir, elle est également prière pour le présent. Nous pouvons reprendre à notre compte la prière que saint Jean XXIII avait élevé, dans son dernier message de Noël, en 1962 : « Ô Verbe éternel du Père, Fils de Dieu et de Marie, renouvelle aujourd’hui encore, dans le secret des âmes, l’admirable prodige de ta naissance. » Il vient encore, au plus profond de notre cœur, incognito.
C’est le cadeau qu’il nous offre en ce jour, notre plus beau cadeau de Noël, et c’est ainsi que nous entrons dans la joie de Noël.