Homélie du 12 janvier 2025 - Baptême du Seigneur

Franchir le Jourdain après Jésus

par

fr. Gilles-Marie Marty

Il avait environ 30 ans, et ce jour-là commençait sa vie publique. Pourquoi la commencer ainsi, en plongeant dans le Jourdain ?
Réponse : parce que le Jourdain est la frontière de la Terre promise. Voyez le drapeau : une étoile de David, entre deux bandes bleues. La première bande bleue est la Méditerranée ; la seconde, c’est le Jourdain. De sa source au mont Hermon, il descend plein sud, traverse le lac de Tibériade, finit sa course dans la mer Morte (à 430 m sous le niveau des océans, point le plus bas du globe). Mer dite « morte » car elle est si saturée en sel que l’on n’y trouve rien de vivant. Descendre le Jourdain, c’est passer du merveilleux et poissonneux lac de Tibériade à cette mer Morte : c’est passer littéralement de la vie à la mort. C’est pourquoi Jésus a plongé dans cette eau, eau coulant inexorablement à la mort : il voulait lui ôter son germe de mort, lui rendre sa capacité de vie.

Le Jourdain est un fleuve, un symbole ; il est aussi une histoire. Après avoir échappé de justesse à la mort en Égypte en traversant à pied sec la mer Rouge, Israël se dirigea vers la Terre promise par Dieu. Mais il dut attendre 40 ans, tournant en rond dans le Sinaï. Enfin, guidé par Josué, successeur de Moïse, il put toucher au but : il traversa le Jourdain à pied sec, et entra dans la Terre promise.
Aujourd’hui, Jésus plonge dans le Jourdain, à l’endroit où le peuple jadis traversa… Il porte d’ailleurs le même nom que Josué, Yehoshua, qui signifie « Dieu sauve ». Aujourd’hui Jésus, nouveau Josué, ouvre l’accès à la véritable Terre promise. Attention, ce n’est pas le pays de Canaan où coulaient lait et miel, une terre déjà habitée par d’autres peuples, avec lesquels Israël fera vite la guerre, en vertu du principe : « Pousse-toi de là que je m’y mette. » C’était il y a 35 siècles et ne semble pas terminé. Grand problème : quel que soit son nom, pays de Canaan, Palestine, Israël, ce nom, cette image sont si abîmés, évoquent tant de destructions, de massacres, crimes contre l’humanité… Comment pourrait-on l’appeler encore décemment « Terre promise, Terre sainte » ?
Réponse : ce qu’elle est maintenant, ce qu’elle est devenue, ce tissu de tragédies qui se déroule sous nos yeux, c’est ce que les hommes en ont fait. Depuis toujours, l’homme aime fracasser les projets divins : Tour de Babel, Déluge, Caïn & Abel, Adam & Ève… C’est un enfant vicieux qui jouit de tout casser.
Pourtant, Dieu n’abandonne pas : comment pourrait-il ? Il est le Tout-Puissant ! Longtemps, il a tout essayé… Alors maintenant, pour être sûr de réussir définitivement, finalement il a envoyé son Fils.

Frères, le Jourdain est l’image de nos existences. Nous avons le choix : le descendre, ou le traverser. Si on descend, comme une planche dérivant au fil de l’eau, on arrive forcément dans ce bas-fond, cloaque en cul-de-sac, dont il est impossible de s’échapper. Mais si on le traverse, à la suite de Jésus bien sûr, on entre dans l’aventure du Royaume de Dieu.
On dira : d’accord, mais entre Jésus et nous, il y a quand même une différence !
C’est vrai :
– au baptême de Jésus, le Ciel s’ouvrit, Dieu se manifesta de façon impressionnante : le corps du Fils, la voix du Père, l’Esprit sous une apparence corporelle : visible comme une colombe.
– à notre baptême, le Ciel s’est ouvert aussi, mais personne n’a rien vu. Pourtant, Dieu est passé aussi fortement : l’Esprit est venu habiter en nous, au plus profond de nous, et nous avons été greffés sur le corps de Jésus, et notre Créateur est devenu aussi notre Père !

Frères, le moment est venu de nous interroger : comment recevons-nous cet évangile ? Oui, le moment est venu de nous interroger : notre vie nous appartient-elle vraiment ? La menons-nous ou la subissons-nous ? Ne ressemble-t-elle pas souvent à une liste de choses à faire, avec de pesantes obligations, et des épreuves qui nous grignotent ? On parle de nombreux étudiants qui pètent les plombs, à force de répondre frénétiquement aux notifications de Whatsapp, d’avaler les vidéos de TikTok, de se gaver de stories d’Insta
Réveillons-nous : la vie ce n’est pas ça, ce n’est pas une liste d’obligations, parsemées d’ambitions finissant souvent en déceptions, et pimentées de satisfactions à deux balles ! La vie que Dieu nous donne, c’est tout autre chose que cette masse étouffante de trucs. La vie que Dieu nous donne, c’est de nous lancer dans cette grande aventure que Paul décrit à Tite :

Pour nous montrer son amour, Dieu, par le baptême, nous a fait renaître. Il nous a complètement renouvelés : par Jésus Christ, il a abondamment répandu en nous son Esprit, afin que nous devenions héritiers de la vie éternelle.

Même si cela semble fou, affirmons-le haut et clair sans nous lasser : nous sommes capables de Dieu, nous sommes de sa race, nous sommes de son Royaume. Jésus nous y précède, il nous y conduit, il nous tend la main. Saisissons sa main, traversons avec lui, et suivons-le sans regarder en arrière !

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