« Galiléens, pourquoi restez-vous là à regarder vers le ciel ? » Rappelez-vous : quand la voix des anges les interpella, il y avait alors quelques années — quelques années seulement — que ces futurs apôtres se dépensaient sur le lac de Génésareth ou dans Capharnaüm, Bethsaïde, en Haute Galilée. Trois ou quatre ans auparavant, ils n’étaient encore ni disciples de Jésus, ni moins encore ses apôtres. Sans doute auraient-ils ri à une telle perspective ! Leur quotidien depuis déjà longtemps semblait désigner leur avenir — et le délimiter !
Il leur suffisait plutôt en ces années d’être eux-mêmes : patrons de pêche ou collecteur d’impôts, zélateur messianique, etc. ; le quotidien les mobilisait dans la crainte respectueuse du Très-Haut et de sa Loi, en s’émerveillant d’être eux-mêmes « à l’image de Dieu ».
Il y avait si peu d’années… Plusieurs pouvaient encore se souvenir d’un bouleversement insensé ! Une parole, une attitude, un signe ; après quoi pour eux rien ne fut plus comme avant. Le bord du lac et cet homme, Jésus qui soudain se retourna vers eux, regarda, appela — et à sa voix, des cœurs furent bouleversés. C’est au point que se développa un dialogue qui ne cessera plus : « – Que cherchez-vous ? – Maître, où demeures-tu ? – Venez et vous verrez… Et ils demeurèrent auprès de lui… » (Jn 1, 38-39). Des mots, comme un fil rouge. Des mots qui toucheraient le Ciel ! Et y feraient monter.
Cela faisait alors trois années environ… Ainsi, « ils demeurèrent auprès de lui… » en Galilée, en Décapole, en Judée. S’il ne fallait pas regarder en arrière pour qui demeurait avec le Seigneur (Gn 19, 17), n’était-il pas bon de garder mémoire « en son cœur » de telles heures (Lc 2, 5) ! N’était-ce pas fécond de faire mémoire des paroles de Jésus données avec autorité, de miracles divins, de révélations mystérieuses, de théophanies ? Et jusqu’à l’Heure de la Croix, jusqu’à la glorification du Fils unique, n’était-ce pas cela qui s’était déployé ?
Mieux encore, expérience faite, dans la détresse, ayant abandonné celui qui les appela, les disciples pouvaient désormais attester qu’il n’est pas si facile de toujours demeurer auprès de Jésus. La vie est aussi un combat ; pour y espérer, il faut le ressort de Dieu, son Esprit vivifiant.
Alors à Pâques, Jésus avait repris l’initiative bouleversante : ces Galiléens, les disciples, allaient être visités par le Ressuscité. Ils apprenaient à vivre de sa vie. Et à nouveau, « ils demeurèrent auprès de lui ». Ils avaient éprouvé son apparente absence, expérimenté le douloureux sentiment de l’abandon, l’inquiétude viscérale, la peur et leur fatale errance. La réponse à leur souffrance serait à jamais la vie ! La vie à accueillir, la vie à sauvegarder ; notre vrai patrimoine, notre demeure ultime.
Les heures tristes passées allaient-elles revenir ? Jésus n’en avait-il pas parlé ? « Il vaut mieux pour vous que je m’en aille » (Jn 16, 7) afin d’envoyer l’Esprit ! C’est par cet Esprit qu’ils allaient désormais vivre et demeurer auprès de lui. Tout étant chamboulé, ils lui devenaient vulnérables. Les anges pouvaient cueillir leur attente, hisser leur espérance. Bientôt, ces disciples pourraient s’offrir comme nos exemples.
Les anges pouvaient alors redire : « Galiléens, pourquoi restez-vous là à regarder vers le ciel ? » Eux se souvenaient de cette promesse : « Quand je serai élevé de terre, j’attirerai tout à moi » (Jn 12, 32). Vraiment, la glorification sur la Croix n’annonçait-elle pas aussi cette Ascension à la droite du Père ? Le Christ « est entré dans le ciel même, afin de se tenir maintenant pour nous devant la face de Dieu » (He 9, 24). Pour nous, pour tout attirer au Ciel ; nous y faire demeurer « auprès de lui », « cachés avec le Christ en Dieu » (Col 3, 3). Vivants, sur la terre comme au ciel, par grâce, en communion !
Aujourd’hui tout cela se déploie encore. L’Ascension du Seigneur n’est pas un départ de Jésus, que nous pleurons, inquiets ; c’est notre avenir que nous découvrons ; qui accède à la Gloire avec Jésus, pour entrer dans la vie et demeurer « auprès de lui ». C’est notre espérance. Nous découvrons combien elle est fondée, comment elle s’est déployée ; et quels choix de vie elle détermine. Pour toute vie, en égale dignité !
Ce parcours est le nôtre. Demeurer auprès de Jésus en tout moment demande une transformation par sa grâce. C’est un combat que le Seigneur mène avec nous, et pour tous. Alors que nos contemporains ne savent souvent plus ni comment vivre, ni parfois pourquoi vivre, ni comment durer et endurer, ni comment aider vraiment son prochain, notre espérance a heureusement donné la leçon en communion avec la vie. Ce Jésus auprès duquel les disciples demeurèrent s’éloigna pour mieux venir par son Esprit, en eux, comme en nous, par la même grâce, par l’Église dont le Seigneur-Christ est la Tête, et par ses sacrements.
Ayant tout révélé de la proximité de Dieu, Jésus-Seigneur voulait transmettre à chacun cette plénitude, comme maintenant encore à chacun ! « Levant les mains, il bénit (les Onze) » d’une main secourable, vraie, un soutien pour nous désormais « tous les jours jusqu’à la fin du monde » (Mt 28, 20). Puissions-nous en demeurer les témoins par la vertu de son espérance !