Permettez-moi de vous inviter aujourd’hui à un petit exercice de lectio divina, cette lecture savoureuse de la Parole de Dieu qui nous fait y puiser une nourriture stimulante pour notre progrès spirituel. Le Seigneur nous a donné les Saintes Écritures non pour qu’elles restent à s’empoussiérer sur une étagère, mais pour que nous dégustions chaque jour de quoi mieux le connaître. Il s’agit de savourer les mots que Dieu lui-même a pris soin d’inspirer pour que nous les ruminions et y trouvions de quoi avancer sûrement. Dans l’évangile de ce jour, une expression a retenu mon attention, une expression un peu obscure que Jean répète deux fois, au moment où il désigne Jésus comme l’Agneau de Dieu : « Et moi je ne le connaissais pas. » Étrange expression. Comme souvent, des mets qui paraissent peu ragoûtants se révèlent riches de saveur et de vitamines une fois que nous les mâchons avec soin.
« Et moi, je ne le connaissais pas ; mais c’est pour qu’il fût manifesté à Israël que je suis venu baptiser dans l’eau » (Jn 1, 31).
« Et moi, je ne le connaissais pas, mais celui qui m’a envoyé baptiser dans l’eau m’avait dit : Celui sur qui tu verras l’Esprit descendre et demeurer sur lui, c’est lui qui baptise dans l’Esprit Saint » (Jn 1, 33).
De quoi s’agit-il ? Jean ne reconnaît Jésus qu’après l’avoir baptisé, lorsqu’il voit l’Esprit Saint descendre et demeurer sur Jésus, selon que Dieu le lui avait annoncé avant de l’envoyer baptiser : Jean baptisera dans l’eau, mais la descente de l’Esprit sera le signe que celui que Jean baptise dans l’eau sera celui qui vient baptiser dans l’Esprit Saint, le Fils de Dieu. Jusque-là, Jean ne connaissait pas Jésus ; il l’avait baptisé sans le connaître vraiment : « Je ne le connaissais pas. » Ce n’est que lorsque la colombe descend et repose sur Jésus que Jean le reconnaît.
Or l’Évangile de Matthieu, entendu la semaine dernière, présente les choses différemment, d’une façon presque contradictoire : « Jésus vient au Jourdain vers Jean pour être baptisé par lui. Celui-ci voulait l’en détourner : C’est moi, disait-il, qui ai besoin d’être baptisé par toi, et toi tu viens à moi ! Mais Jésus lui répondit : Laisse faire pour l’instant : c’est ainsi qu’il nous convient d’accomplir toute justice » (Mt 3, 13-15). Dès que Jésus apparaît, Jean le reconnaît, s’étonne et s’indigne de devoir le baptiser, alors que c’est Jésus qui devrait le baptiser, puisqu’il est plus grand que lui. Ce n’est pas le baptême de Jésus qui permet à Jean de reconnaître Jésus, car dès avant ce baptême il l’a reconnu comme celui qui devrait le baptiser, et non l’inverse, car c’est Jésus, le Messie, non pas Jean.
Sauf à penser que les Évangélistes se contredisent, il faut dire avec Augustin que Jean, avant de baptiser Jésus, pour une part le connaissait, selon Matthieu, pour une autre part ne le connaissait pas, selon Jean.
Un autre verset entendu ce matin, sous la plume de Paul, suscite la même perplexité : « Paul, appelé à être apôtre du Christ Jésus par la volonté de Dieu, à ceux qui ont été sanctifiés dans le Christ Jésus, appelés à être saints avec tous ceux qui invoquent le nom de Jésus Christ » (1 Co 1, 1-2).
Les Corinthiens sont d’abord désignés comme « ceux qui ont été sanctifiés » : cela renvoie à un fait passé, le baptême qui les a unis au Christ, qui en a fait des membres du Christ, appartenant à Dieu dans le Christ. Or Paul les désigne aussitôt après comme « appelés à être saints », ce qui signifie non un fait passé, mais une vocation pas encore achevée, un appel qui doit se poursuivre tout au long de leur pèlerinage sur la terre, vocation à déployer cette sainteté déjà reçue, à l’assumer toujours plus intensément, à y consentir plus pleinement, à progresser sans relâche sur le chemin de cette sainteté reçue de Dieu.
Les Corinthiens, comme nous, sont donc pour une part déjà saints, pour une autre part appelés à le devenir. Tout comme Jean Baptiste qui pour une part connaissait déjà Jésus, pour une autre part ne le connaissait pas encore. Comment comprendre cette double difficulté, qui cache une loi fondamentale de toute vie chrétienne ?
Jean, certainement, connaissait Jésus, son cousin. Il avait « tressailli » dans le ventre de sa mère lorsque Marie et l’enfant qu’elle portait en son sein arrivèrent chez eux (Lc 1, 41). Jean en fut aussitôt sanctifié, dès avant sa naissance. Nul doute que, au Jourdain, lorsqu’il annonçait la venue prochaine du Messie et préparait ses chemins, il pensait à son cousin. Nul doute, d’après Matthieu, qu’il le reconnaissait déjà comme celui qui devrait le baptiser, celui dont il n’était « pas digne de défaire les chaussures, celui qui doit baptiser dans l’Esprit Saint et le feu » (Mt 3, 11). Mais il est une chose que Jean ne connaissait pas au sujet de Jésus, — et en cela Matthieu et l’évangéliste Jean concordent : Jean le Baptiste ne savait pas que Jésus devait lui-même être baptisé. Ce n’est qu’après le baptême de Jésus, quand Jésus remonte de l’eau et que la colombe descend et demeure sur lui, que Jean reconnaît pourquoi Jésus devait être baptisé. Alors, il le connaît.
Et pourquoi donc fallait-il que Jésus fût baptisé ? Non pas seulement comme exemple d’humilité, non pas seulement pour nous montrer la vérité de son humanité et de sa proximité avec nous. Mais surtout pour signifier à l’avance le caractère baptismal de toute sa mission de salut parmi nous : il est descendu dans les eaux sombres de notre humanité pour assumer à notre place le poids de nos péchés, y subir le rejet et la mort, de manière à ressusciter notre humanité et l’introduire dans la gloire de la Trinité. Jean, certes, attendait le Messie et avait reconnu en Jésus le Messie, plus grand que lui. Mais ce mystère du Messie crucifié qui enlève le péché du monde, ce mystère de l’Agneau de Dieu qui porte la somme de tous nos péchés jusqu’à la mort, cela Jean ne le connaissait pas. Il a fallu que s’accomplisse le signe de la descente de l’Esprit sur celui qui remontait de l’eau.
Et bien nous aussi, frères et sœurs, pour une part nous connaissons déjà Jésus, pour une part nous ne le connaissons pas encore. Nous le connaissons par notre foi et notre baptême : déjà, nous avons été « sanctifiés dans le Christ Jésus ». Mais nous ne le connaissons pas encore tel que nous sommes appelés à le connaître ; encore imparfaits en sainteté, nous sommes « appelés à être saints ». Nous connaissons Jésus parce que nous avons déjà été sanctifiés par la grâce de la vie nouvelle. Mais notre chemin n’est pas achevé, notre charité reste encore déficiente, en deçà de ce qu’elle est appelée à devenir, en deçà de la sainteté qui nous permettra d’être « semblables à Dieu parce que nous le verrons tel qu’il est » (1 Jn 3, 2).
Pour nous aussi, comme naguère pour Jean le Baptiste, c’est à travers le chemin du baptême, à travers notre vie baptismale à la suite de Jésus, que nous apprenons à vraiment connaître Jésus. Nous plongeons dans les eaux du baptême chaque fois que nous renonçons à vivre pour nous-mêmes, selon le vieil homme qui se corrompt dans le péché, chaque fois que nous choisissons de vivre pour Dieu, pour notre prochain quel qu’il soit, par charité. C’est alors qu’en remontant des eaux de l’épreuve, en remontant des eaux de la mort en Jésus, nous nous découvrons plus proches de lui, plus semblables à lui, plus unis à lui. C’est alors que nous pouvons dire : « Je ne le connaissais pas, mais maintenant je le connais de plus près. » Connaissance non pas intellectuelle et livresque, mais connaissance vitale, expérimentale, connaissance unitive, connaissance de ceux qui ne cessent de renaître d’en haut, d’eau et d’Esprit, car « quiconque aime est né de Dieu et connaît Dieu » (1 Jn 4, 7).
Tel est, frères et sœurs, le chemin de notre vie chrétienne, chemin baptismal où celui qui s’arrête, celui qui croit déjà connaître Jésus, celui qui a cessé de progresser est en voie de se perdre. Chemin au contraire où celui qui suit chaque jour davantage l’Agneau de Dieu en son baptême dans les eaux de la mort ne cesse de grandir dans la vraie connaissance du Fils de Dieu. Comme le dit Paul aux Colossiens, il faut nous dépouiller du vieil homme pour nous revêtir de l’homme nouveau, « celui qui s’achemine vers la vraie connaissance en se renouvelant à l’image de son Créateur » (Col 3, 10).
Et puissions-nous de plus en plus souvent, à mesure que nous traversons les épreuves de la charité avec Jésus, nous redire souvent : « Et moi je ne le connaissais pas » ; maintenant, je le connais davantage ; et il me reste encore à parvenir, avec la force de son Esprit, jusqu’au jour où je pourrai dire : je le connais vraiment, face à face. « Oui, viens, Seigneur Jésus » (Ap 22, 20), je t’attends, ton Église t’attend.