Homélie du 24 juin 2021 - Nativité de saint Jean-Baptiste

Je suis, je ne suis pas

par

« Au moment d’achever sa course, Jean disait : ‘‘Ce que vous pensez que je suis, je ne le suis pas.’’ »
Ces derniers mots du Précurseur, nous les avons entendus dans la deuxième lecture, tirée des Actes des Apôtres. Ils attestent que jusqu’au bout de la vie de Jean-Baptiste, il y a eu un malentendu. « Je ne suis pas l’homme que vous croyez. Désolé de vous décevoir. Il faut en attendre un autre ! »

Vous attendez la « lumière du monde » ? Je ne suis pas la Lumière, mais son flambeau. Vous attendez le Verbe ? Je ne suis pas le Verbe, mais la voix qui l’annonce dans le désert. Vous attendez la Parole ? Je ne suis pas la Parole, mais celui qui la porte, et le dernier d’entre tous ces porte-parole qui se sont relayés depuis l’époque des patriarches. Vous attendez l’Époux de vos âmes ? Je ne suis pas l’Époux, mais l’ami de l’Époux. Vous attendez celui qui baptise dans l’Esprit ? Je ne baptise que dans l’eau.

En somme, vous attendez le Christ ? Je ne suis pas le Christ. Vous attendez celui qui fait grâce ? Je ne suis pas celui qui fait grâce, mais son premier bénéficiaire, dès le sein maternel, et c’est ce que mon nom signifie : Jean, Yohanan, « Dieu fait grâce ».

Ce nom, du reste, il a fallu une intervention divine pour l’arracher au poids de l’atavisme. C’est dire que, dès sa naissance, l’identité de Jean-Baptiste a été menacée par le costume qu’on lui avait déjà taillé. « On l’appellera Zacharie, comme son père ! Il sera prêtre, comme son père ! » Eh bien, non, dit Dieu, Jean ne sera pas celui que les voisins et la famille voulaient faire de lui. Il ne sera pas prêtre de l’Ancienne Alliance, mais prophète de la Nouvelle ; il n’offrira pas de sacrifice à l’autel, mais il désignera « l’Agneau de Dieu qui enlève le péché du monde ».

Du début à la fin de sa vie, donc, il semble que l’histoire de Jean-Baptiste puisse se ramener à une longue méprise : « Ce que vous pensez que je suis, je ne le suis pas. » Mais ces mots, dans le langage de la Bible, nous emmènent à un autre niveau de profondeur. Il ne s’agit pas seulement d’une crise d’identité. Il ne s’agit pas que d’un avatar biblique du « Je est un autre » que le jeune Arthur Rimbaud avait écrit dans une lettre restée fameuse et qui continue d’enivrer l’homme moderne.

Au fond, ce qui se joue ici ne relève pas tant de la psychologie que de l’idolâtrie. Car dans le « Je ne suis pas » que prononce Jean-Baptiste, l’auteur des Actes des Apôtres nous laisse entendre un écho inversé du « Je suis » révélé à Moïse dans la flamme du buisson. Et ce Nom ineffable, ce « Je suis », ce n’est pas à Jean, mais à Jésus qu’il reviendra de le porter : « Avant Abraham, Je suis. »

L’humilité et la lucidité de Jean préfigurent donc celles d’une Catherine de Sienne, par exemple. « Moi, lui a dit Jésus, Je suis celui qui est ; toi, Catherine, tu es celle qui n’est pas. » Cela, tous les saints l’ont bien compris. Ils ne se prennent pas pour Dieu. Et ils savent qu’ils ne sont pas Dieu et que sans Dieu, ils ne sont rien. Ils sont remplis du Christ, certes. Ils transpirent le Christ. Mais ils ne sont pas le Christ. Leur joie est de désigner Jésus, d’amener les autres à Jésus, d’être les serviteurs de leur union avec Jésus. « Telle est ma joie, dit Jean-Baptiste, et elle est parfaite. »

Cette joie immense des amis de Dieu, cette allégresse, demandons-la au Seigneur par l’intercession de saint Jean-Baptiste. Que saint Jean-Baptiste écarte des membres de l’Église la tentation de se prendre pour Dieu. Que saint Jean-Baptiste apaise les crises d’identité — pour ne pas dire les crises identitaires — des baptisés. Que saint Jean-Baptiste aide chacun d’entre nous à naître, et à renaître, à la joie de trouver sa véritable identité d’enfant de Dieu.