Homélie du 22 février 2026 - 1er Dimanche du Carême

Jésus a raison ou le pain partagé

par

fr. Gilles Danroc

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C’était un premier dimanche de carême, année A, comme aujourd’hui. Les mêmes lectures…
Je vous emmène en Haïti, à la paroisse de Chénot, tout en haut de la chaîne des Cahos. Après cinq heures de marche ou de mulet, une jolie église. Les paysans ont porté sur leurs têtes les pierres sur ce site magnifique et un missionnaire breton a été l’architecte et chef de chantier. C’est bien leur église !

C’est la sortie de la messe, toute colorée des habits du dimanche. Et c’est l’heure des nouvelles dans cet habitat dispersé. On se répartit en petits groupes de trois ou quatre pour porter la Parole choisie ensemble pendant la messe de ce dimanche : « L’homme ne vit pas seulement de pain mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu. » Parole retenue par cœur pour la partager avec tous ceux qui n’ont pu se déplacer, les malades, les vieillards, les handicapés et tous les empêchés de venir. C’est la vie des communautés ecclésiales de base, faites d’une douzaine de fidèles comme nos fraternités paroissiales. Mais tous nous avons gardé au cœur un silence très fort quand l’évangile nous a dit : « Après quarante jours, Jésus eut faim. » Silence de communion : oui, Jésus est des nôtres puisqu’il connaît la faim. Le diable profite de sa faiblesse pour le tenter, comme toujours !

Un petit groupe de personnes sans âge, vers la quarantaine, m’entraîne non loin de là, avec un grand sourire : « Viens voir frère Gilles. » Nous arrivons au bord d’une falaise creusée par la rivière en temps de pluie. En face, une petite montagne, un morne, Nan Boulaye. Nous restons en silence pour regarder. Regarder, observer et contempler la nature. Les paysans sont taiseux. Je reste en silence car j’ai pris la décision de carême d’écouter avant de parler. C’est très difficile pour les Dominicains, quasi impossible pour moi ! Soudain, une voix joyeuse : « Jésus a raison ». Je me tais pour qu’ils parlent. Une autre voix, maman de cinq enfants : « Tu vois, frère Gilles, si le diable changeait toutes ces pierres en pain… » Nan Boulaye est un entassement de rochers, une montagne de cailloux. Les paysans, parfois encordés, plantent du maïs et des pois congo, la base de la nourriture, entre les rochers où il y a un peu de terre. C’est vrai que ça pourrait faire beaucoup de pains. Une autre voix : « Le diable sait ce qu’il fait. » Un autre m’explique : « Tu vois, frère Gilles, ce gros tas de pains, il n’y en aurait pas pour les plus petits. » Ils comprennent qu’il faut tout m’expliquer : « Tu vois, frère Gilles, les gros, ceux qui ont des armes — les anciens tontons macoutes —, ceux de la ville en bas, le juge, l’instituteur, les commerçants… ça fait beaucoup, ils donneraient une pièce pour qu’on leur ramène le pain et le mette dans leurs dépôts et, nous, on n’aurait plus rien. »
Oui, Jésus a raison : « La Parole de Dieu, elle, nous apprend à partager pour qu’il y en ait pour tous. » Nous avons tous pensé à la manne dans le désert, il a fallu la Parole de Dieu pour comprendre qu’il ne fallait prendre qu’une mesure par jour pour qu’il y en ait pour tous !

En écoutant la parole des pauvres, analphabètes du bout du monde, Jésus, présent en cette messe de carême, a exulté de joie en sa montée à Jérusalem : « À cette heure même il tressaillit de joie sous l’action de l’Esprit Saint et il dit : “Je te bénis Père, Seigneur du ciel et de la terre d’avoir caché cela aux sages et aux intelligents et de l’avoir révélé aux tout-petits » (Luc 10, 21-22). Car ils ont découvert les ruses du diable qui dans le désert a voulu tenter Jésus par les mirages de l’avoir, du savoir et du pouvoir. Oui, le diable, il manipule par l’illusion du toujours plus de choses, par l’aliénation en nous faisant rêver d’un monde magique sans l’effort et la dignité du partage, par la fascination de ce pouvoir de dominer les autres comme s’ils étaient des choses sans importance. La tentation du diable, c’est tout cela en résumé ! Mais « Jésus a raison ». La Parole de Dieu est le chemin, la vérité et la vie ! Dieu seul est bon et il fait le bien. Adam et Ève veulent mettre la main sur le bien en faisant le mal !

Quelle discussion devant Nan Boulaye qui reste de pierre ! Quelle joie : cette parole partagée dans la confiance de la Parole de Dieu ! Message essentiel que nous donnent les plus pauvres, les plus petits. Ils n’accumulent pas les biens, ne confisquent pas la parole, ils ne parlent pas à la place des autres dans la société et dans l’Église. Ils nous crient silencieusement par leur expérience de la souffrance subie, comme Jésus, que l’illusion du toujours plus pour quelques-uns détruit les relations humaines, relation que Dieu a voulu de respect, de dignité, de simplicité, de réciprocité, d’amitié et de fraternité. « Un pauvre crie, Dieu écoute » (psaume 33) et nous, pourquoi n’écoutons-nous pas ? Nous croyons tout savoir, tout pouvoir, tout avoir…sans eux ! Et pourtant, le bien commun, n’est-ce pas la tâche vraiment humaine et sociale pour qu’il y en ait pour tous ?

Montons à Jérusalem en ce carême pour contempler Jésus le Messie crucifié-ressuscité ! « Les aveugles voient, les sourds entendent et la Bonne Nouvelle a été annoncée aux pauvres ! » (Luc 7, 22). Il est temps d’écouter comment les plus pauvres ont reçu la Bonne Nouvelle de l’espérance face à la croix où Jésus ouvre les bras pour accueillir les enfants de Dieu dans la lumière de sa résurrection. Les écouter pour, à partir des plus petits, bâtir une vraie communion, celle qui rejoint le cœur de Jésus (Dilexi Te, n° 16).
Pouvons-nous, ensemble, au cours de cette messe, demander à notre Père de nous donner aujourd’hui le pain de ce jour, le pain de la Parole et de l’Eucharistie qui nous donne la force de partager le pain de la vie. Pour qu’il y en ait pour tous !

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