Homélie du 1 novembre 2024 - Solennité de la Toussaint

La Vie éternelle, notre béatitude !

par

fr. Dominique-Marie Cabaret

C’est la Toussaint ! Nous sommes réunis aujourd’hui pour fêter cette foule immense de témoins qui nous ont précédé sur terre et qui sont dans la gloire du Ciel ! Nous fêtons non pas une idée, la sainteté, mais des personnes qui concrètement vivent déjà dans la gloire de Dieu. Nous aurons à cœur de prier demain pour tous ceux qui, étant morts, n’y sont pas encore pleinement — les âmes du purgatoire. Mais aujourd’hui, l’Église nous invite à exulter en nous tournant vers cet immense cortège de tous les saints du Ciel et à nous réjouir avec eux du bonheur sans fin qui est le leur dès maintenant et dans lequel nous sommes appelés à entrer un jour.

À bien y réfléchir, c’est fou ! Nous aurions pu très bien ne jamais avoir été créés par Dieu et ne pas être ici pour en parler. À la rigueur, nous aurions pu même naître escargot ou huître ! Mais non ! Dieu nous a créés doués d’une intelligence capable de l’appréhender, capable de lui (capax Dei en termes théologiques), capable de comprendre sa bonté et de l’aimer — ce qui n’est pas le cas des animaux supérieurs, même les plus intelligents. Rien n’obligeait Dieu à le faire ! C’est une pure libéralité de sa part, car Dieu se suffit à lui-même ! Il n’avait pas besoin des anges et des hommes pour être heureux mais il y avait une convenance, en vertu de la perfection de l’Amour qui est diffusif de soi, que Dieu propose à des créatures spirituelles de le contempler pour l’éternité !

Nous pouvons d’ailleurs tous le percevoir dans notre propre nature, puisque nous avons au fond de nous-mêmes le désir d’un bonheur infini que rien n’arrêterait ! Or, nous savons bien qu’aucune joie, qu’aucun bonheur, qu’aucun plaisir de cette terre, aussi beau et grand soit-il, n’est absolument comblant. Il est toujours fugace, s’estompant rapidement, au point qu’on ne peut que désirer le ré-éprouver dans une quête qui souvent s’avère vaine. Supposons un instant que notre vie sur terre soit éternelle, sans fin. Ne serait-ce pas angoissant et même source de désespoir car nous comprendrions que notre quête du bonheur ne serait jamais satisfaite. Oui, nous avons au fond de notre âme un désir naturel de voir Dieu, un désir de plénitude qui ne peut être comblé que par Dieu lui-même !

Voir Dieu sera la source de notre béatitude éternelle. Cette vision de Dieu nourrira l’Amour que nous aurons pour lui, puisqu’il est Amour et, dans une sorte de « cercle vertueux », l’amour grandissant que nous aurons de lui en le voyant, nous permettra d’entrer perpétuellement dans une meilleure compréhension de lui. Ce « cercle vertueux » n’aura jamais de fin ! Autrement dit, contrairement à ce que certains imaginent, il n’y pas de risque de s’embêter au Ciel car nous n’aurons jamais fini de découvrir Dieu en l’aimant toujours davantage. Car Dieu n’est pleinement compréhensible que par lui-même. Aucune créature, même le plus parfait des anges ou la plus grande des saintes comme la Vierge Marie, ne peuvent appréhender l’entièreté de l’Essence divine, tout simplement parce qu’ils restent des créatures. Mais cela ne nous empêchera pas de voir vraiment Dieu car le voile de la foi, qui est le nôtre aujourd’hui sur cette terre, aura définitivement disparu.
Mais attention ! Car il ne s’agit pas de voir Dieu, comme si nous étions à un spectacle ou au cinéma, en spectateur ou de l’extérieur sans avoir une compréhension totale du spectacle ; ou, pour prendre un autre exemple, de s’extasier devant la beauté extérieure du corps humain sans en comprendre toute la perfection interne, notamment celle de ses mécanismes naturels lui donnant la vie ! C’est cela qui fera notre joie : le fait de comprendre vraiment Dieu de l’intérieur en le voyant tel qu’il est, jusque dans ses entrailles, si j’ose dire !

C’est là le comble de l’Amour absolument gratuit que Dieu a pour nous : pour que nous puissions le voir en vérité, Dieu n’a pas d’autre solution que de nous élever à lui, de nous « déifier » en nous rendant participant de sa nature divine. « Nous le verrons parce que nous lui seront semblables ! » Hallucinant, si j’ose dire ! Nous aurions pu ne pas exister ! Et voici que nous sommes promis de toute éternité à entrer dans la Vie même de Dieu, rendu participant de sa nature divine en étant surélevés dans nos capacités humaines naturelles pour le voir en vérité ! Réécoutons ces splendides paroles de saint Paul dans la Lettre aux Éphésiens : « Il nous a élu en lui, dès avant la création du monde, pour être saints et immaculés dans l’amour ! […] Tel fut le bon plaisir de sa volonté à la louange de gloire de sa grâce ! »

Comment cela se fera-t-il ? C’est un mystère évidemment, qu’il est vain de vouloir percer totalement sur cette terre. Nous pouvons cependant le comprendre un peu car nous en avons des gages ici-bas, puisqu’en vertu de notre baptême nous sommes devenus, par pure grâce, frères de Jésus — selon cette formule presque galvaudée qui énonce pourtant une vérité très haute : pour reprendre saint Paul, « il nous a élus en lui dès avant la création du monde pour être saints et immaculés, déterminant d’avance que nous serions pour lui des fils adoptifs par Jésus-Christ ! » Comme dit l’Apocalypse (Ap 20, 7), « telle sera la part du vainqueur : je serai son Dieu et il sera mon fils ».

Rendez-vous compte, il est bon de se le rappeler : notre destinée éternelle est d’être frères du Fils unique de Dieu, en étant adoptés en lui par Dieu le Père. Nous vivons déjà de ce mystère en tant que baptisés, mais « ce que nous serons n’a pas encore été pleinement manifesté (1 Jn 3, 2) ». Cette manifestation viendra du fait que nous verrons Dieu — pour de vrai — et que « nous lui serons alors semblables ». Nous vivrons alors au cœur de la Trinité, en étant choyés par le Père, à la manière dont, de toute éternité, son propre Fils unique est choyé par lui dans l’Esprit-Saint.

Cela nous permet d’entrevoir que notre béatitude ne sera pas de voir l’Essence divine d’une manière statique, avec des concepts rationnels tels que la meilleure des théologies peut le faire ici-bas — tout cela sera dépassé —, mais notre béatitude sera d’entrer pleinement dans le mystère de la Trinité, le mystère des trois personnes divines qui sont Dieu et qui communient dans un Amour ineffable. Ce sera la Vie ! Vivre aux côtés du Fils Unique, Jésus ressuscité, qui nous a sauvés par sa Passion, tournés vers le Père, unis à eux au point de spirer avec eux un amour à l’image de l’Esprit-Saint qui les unit.

Comprenons aussi qu’ainsi introduit dans la vie trinitaire, nous serons néanmoins glorifiés chacun à la mesure de l’amour que nous aurons montré sur cette terre ! L’ordre du Ciel sera fondé certes sur la nature, mais sur la nature bouleversée par la charité ! C’est ainsi que, comme Jésus nous l’a répété très souvent, des premiers seront derniers et que des derniers seront premiers ! Mais en dépit de cette hiérarchie, nous serons tous comblés à notre mesure puisque, pour reprendre l’illustration qu’en donne sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus dans l’Histoire d’une âme, que notre capacité à entrer dans l’Amour de Dieu soit de la taille d’un dé à coudre ou celle d’un grand verre, cette capacité d’aimer sera comblée dans l’un et l’autre cas ! Autrement dit, dans sa miséricorde infinie, Dieu nous donnera autant de gloire que nous pourrons en porter. Certes, nous ne serons sûrement pas les premiers — puisque la première dans l’ordre de la charité c’est la Vierge Marie — mais nous serons néanmoins comblés à notre mesure et nous n’aurons rien à envier à quiconque car nous aurons la gloire que nous méritons (Histoire d’une âme, A19) ! Jésus est allé nous préparer une demeure ! Il y en a de nombreuses dans la maison de son Père ! Il y a en particulier la nôtre ! Dieu soit béni ! C’est pourquoi il est hautement légitime que nous fissions souvent nôtre cette prière de Thérèse de l’Enfant-Jésus : « Je désire accomplir parfaitement votre volonté et arriver au degré de gloire que vous m’avez préparé dans votre royaume, en un mot, je désire être Sainte ! »

Oui, frères et sœurs, ne perdons pas notre temps à des choses futiles ! Nous le savons : notre vie est limitée. Utilisons-la pour rejoindre l’immense cortège des saints que nous fêtons aujourd’hui. L’instant présent, chaque instant qui passe, nous est donné pour aimer : il est riche d’un bonheur éternel, pourvu que nous n’anéantissions pas les grâces que Dieu ne cesse de nous donner seconde après seconde ! Il n’est jamais trop tard pour s’y mettre : d’un dé à coudre, notre capacité d’amour peut encore prendre la dimension d’un océan ! Car rien n’est impossible à Dieu ! Et si nous nous reprochons d’avoir été jusqu’ici bien tiède, ou que même nous sommes accablés par nos péchés, n’oublions surtout pas la parole que Jésus a dite au bon larron aux derniers instants de leur vie terrestre : « En vérité, je te le dis, dès aujourd’hui tu seras avec moi dans le paradis ! » Par sa passion, Jésus nous a ouvert grand les portes de la Vie éternelle. Il n’y a pas d’autre Nom qui nous soit donné par lequel nous puissions y entrer. Dieu soit béni !

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