Homélie du 14 septembre 2003 - Fête de la Croix glorieuse

Le chemin de la Croix

par

fr. Serge-Thomas Bonino

Tous, c’est entendu, nous avons des projets, nos projets. Mais Dieu aussi a les siens. Le problème c’est que nos projets et les projets de Dieu, nos pensées et les pensées de Dieu, ne coïncident pas toujours (cf. Is 55, 8). Et c’est dommage, puisque, à coup sûr, les projets de Dieu sont meilleurs que les nôtres. Nous, en effet, nous ne voyons souvent pas plus loin que le bout de notre nez. Dieu, au contraire, voit loin. «Notre Père céleste, dit Jésus, sait ce dont nous avons besoin» (Mt 6, 32). Il sait quels sont pour chacun de nous les chemins parfois déroutants mais qui au terme débouchent sur le vrai bonheur. Aussi pour entrer pleinement dans ce grand projet de Dieu sur moi, je suis invité tout au long de ma vie à un exercice fort délicat: relativiser mes petits projets à moi et, le cas échéant, faire une croix dessus.

C’était vers le milieu du XIXe siècle dans le Quercy. En 1864, pour être précis. Le petit Toussaint Vayssière vient au monde sans avoir été vraiment désiré par ses parents. Et il le sent. Qui plus est, très tôt il perd sa mère. Et ce n’est ni au petit ni au grand séminaire qu’il trouvera l’affection qui lui a manqué. Pourtant, malgré cette blessure, profonde, une fois entré au noviciat de Saint-Maximin pour notre province dominicaine de Toulouse, le fr. Vayssière commence à s’épanouir. Tout le comble : les splendeurs de la liturgie, la vie fraternelle, les études où il réussit à merveilles. Et comme tout homme dans la fleur de sa jeunesse, comme tout homme au temps où il passe lui-même sa ceinture pour aller où il veut (Jn 21, 18), le fr. Vayssière rêve son avenir; il s’enthousiasme pour les possibilités multiples qui s’ouvrent devant lui. Il se voit déjà savant théologien, défenseur de la foi, ou prédicateur convertissant les foules. Soudain – il a 24 ans – tout s’effondre. Maux de tête, fatigue permanente. Le verdict médical tombe comme un couperet : anémie cérébrale, incurable. Le Père Vayssière est brisé net dans son élan. Foudroyé. Pendant plusieurs années, il végète, s’ennuie, tourne en rond. Il ne peut ni prêcher ni lire ni même chanter l’office. Tout le fatigue.

Il n’a plus rien. Ou plutôt, privé de perspectives d’avenir, dépouillé de ce qui fait d’ordinaire les saveurs de la vie, il est condamné à l’essentiel: Dieu, qui dès maintenant, dans l’instant présent, est notre tout. Il ne lui reste que l’adhésion de chaque instant à la volonté de Dieu. Tous les chemins se sont fermés pour lui, sauf «le chemin resserré, dont parle Jésus, et la porte étroite qui mènent à la Vie» (Mt 7, 13). Le P. Vayssière étend les mains sur sa croix invisible et laisse Jésus lui passer la ceinture. Il fait confiance malgré tout : «Il faut croire à l’amour, dit-il, […] même dans ces périodes où l’on est compté pour des incapables dont on ne fait et ne dit rien». Alors, libre et fort comme un homme qui a déjà traversé la mort, le P. Vayssière sans l’avoir cherché devient pour ses frères dominicains et pour une multitude d’hommes et de femmes une lumière qui a éclairé leur chemin, un signe de la présence de l’Absolu.

Nous avons nos projets. Dieu a les siens. Nous avons nos petites idées sur ce qu’est une vie réussie et nous fonçons tête baissée dans cette direction. Dieu, lui aussi, a ses projets et par le mystère de la Croix, par l’épreuve, il nous amène tôt ou tard là où, peut-être, nous ne voudrions sans doute pas aller mais où, lui, en tous cas, nous attend pour notre plus grand bien.

C’était déjà sa politique dans l’Ancien Testament. Comment attirer à soi, c’est-à-dire à la vraie Vie, ce peuple obstiné, à la nuque raide, ce peuple qui n’en fait qu’à sa tête? Car cela ne va jamais aussi mal pour Israël que quand ça va bien. Lorsqu’Israël est prospère, riche, puissant, inéluctablement il oublie Dieu et, ce faisant, se suicide spirituellement. Alors Dieu, comme un chasseur non moins obstiné, va traquer Israël, le forcer. Il lui bloque toutes les issues. «Je vais, dit-il en comparant Israël à une épouse infidèle, obstruer ses chemins avec des ronces […] Elle poursuivra ses amants – tous ses petits projets personnels – mais ne les atteindra pas […] Alors elle dira : je vais retourner vers mon mari» (Os 28-9). En abandonnant son peuple aux fléaux naturels (les serpents brûlants, la famine, la peste), en le livrant au pouvoir de ses oppresseurs, Dieu le purifie et le ramène à lui. Il lui enlève ses fausses sécurités, le conduit au désert. Alors dans sa détresse, Israël, privé de tout appui du côté des créatures, se souvient qu’il est par profession le peuple qui crie vers le Seigneur, le peuple qui n’attend son salut que de Dieu.

Telle a été la pédagogie de Dieu vis-à-vis de son peuple. Telle est encore sa pédagogie à l’égard de chacun de nous. Dieu permet dans notre vie des situations d’échec, des souffrances. Non pour nous écraser – car Dieu ne prend aucun plaisir à la perte des vivants (cf. Sg 1, 13) -, mais pour nous sauver, pour nous arracher à tout ce qui nous détourne du vrai bonheur.

Face à cette Croix – croix de la maladie ou du handicap, croix de la vieillesse et de la solitude, croix de l’échec sentimental, professionnel… -, lorsque comme Simon de Cyrène, nous sommes un beau jour requis de porter la croix derrière Jésus, deux chemins et deux seulement s’ouvrent à nous. Le premier conduit à la mort. C’est le chemin de l’amertume, du ressentiment et de la révolte contre Dieu. Mais le second conduit à la vie. C’est le chemin du P. Vayssière, le chemin des saints, le chemin de l’abandon, du consentement, de la confiance malgré tout.

Lorsque par mégarde un oiseau s’introduit dans une maison habitée dont ensuite il ne voit plus l’issue, il s’affole et n’a de cesse de se précipiter vers la lumière la plus proche, la plus évidente pour lui. Et il se blesse violemment contre la vitre. Mais rien n’y fait. Le voilà qui s’obstine, qui recommence encore et encore jusqu’à épuisement, jusqu’à ce que mort s’en suive. Frères et sœurs, cet oiseau c’est nous. Il nous suffirait pourtant de ne pas nous affoler quand Dieu vient nous cueillir, de le laisser faire. Alors blottis au creux de sa main, nous traverserions avec lui les zones d’ombre de la maison jusqu’à la porte. Et là, lorsque s’ouvrirait toute large sa main nous déboucherions enfin, libres et sauvés, dans la vraie Lumière.

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