Jésus conseille aux disciples de s’examiner et d’en tirer la conclusion : « Nous sommes des serviteurs inutiles », sans intérêt, sans valeur ajoutée, et sans mérite…
Il est rare que Jésus parle ainsi, donc c’est précieux, donc attardons-nous. La base de la Bible, c’est la différence abyssale entre Dieu et nous : Lui seul est le Tout-Puissant, le Bien Suprême, l’Incomparable. Notre religion et notre foi sont fondées là-dessus ! Nous le savons mais y faisons-nous attention ? Ne risquons-nous pas de l’oublier ? L’Évangile n’a-t-il pas besoin de le rappeler, y compris si cela nous bouscule ?
Par exemple, imaginez un homme doué mais dont toute l’activité serait de s’aimer lui-même… On dirait à juste titre : quel égoïste, quel narcisse, quel vaniteux ! Pourtant Dieu est ainsi : toute son occupation consiste à s’aimer Lui-même. Bref, ce qui est odieux pour l’homme est glorieux pour Dieu : oui, la différence est totale, abyssale.
Un soir de l’an 1365, alors qu’elle dialoguait avec Jésus, sainte Catherine de Sienne s’interrogea : « Seigneur, qui suis-je ? Dis-moi aussi, Seigneur, qui tu es ? »
Jésus répondit : « Sais-tu, ma fille, ce que tu es et ce que je suis ? Toi, tu es celle qui n’est pas, moi je suis Celui qui suis. »
Si cette réponse était venue d’un roi ou d’un pape, quel choc ! Mais c’est Jésus qui dit :
« Moi je suis Celui qui suis » — en hébreu Yahwé — : le nom révélé à Moïse au désert. C’est donc aussi le nom de Jésus.
« Toi, tu es celle qui n’est pas » : Catherine serait-elle une « servante inutile » ? Oui… pourtant Jésus l’appelle « ma fille ».
Frères, on ne peut comprendre Jésus que si on se souvient bien de tout ce qu’il dit. Par exemple, ailleurs dans l’Évangile, il déclare : « Heureux ces serviteurs que le maître […] trouvera en train de veiller. Il se mettra la ceinture autour des reins, les fera prendre place à table et les servira lui-même » : en un mot, le contraire d’aujourd’hui. Et aussi :
« Je ne vous appelle pas serviteurs car le serviteur ne sait pas ce que fait son maître ; je vous appelle mes amis… » Et encore : « Quiconque fait la volonté de mon Père […] celui-là est mon frère, ma sœur, ma mère. »
Voilà ce que nous sommes pour Jésus : son ami, son frère, sa sœur, sa mère même !
C’est le même Jésus qui nous dit, d’un côté, de prendre conscience de notre petitesse, de reconnaître notre néant, et qui, de l’autre côté, nous réserve ces mots si affectueux.
Pourquoi ? Parce que Dieu veut exister en nous. Il n’en a nul besoin, mais Il le veut. Il désire demeurer dans la substance de notre être.
Question : ne s’y trouve-t-Il pas déjà, puisqu’Il est notre Créateur ?
Réponse : c’est vrai, mais manifestement c’est loin de Lui suffire.
Quand un artisan ou un artiste crée une œuvre, il met sa marque au profond de son œuvre mais lui-même ne s’y trouve pas tout entier.
Un créateur dépasse ses créations, il déborde son œuvre, il est ailleurs. C’est évident, n’est-ce pas ? Oui sauf pour Dieu. Car Il veut être en nous comme Il est en Lui-même.
On ne demande pas de comprendre, ni le comment ni le pourquoi : cela nous dépasse trop. On nous demande simplement de croire. Si on accepte, alors cette croyance — la foi — devient ce qu’il y a de plus intime, de plus profond, de plus personnel en nous.
Ici-bas, quand un homme engendre, d’abord c’est une loterie, ensuite quel travail pour élever les enfants, leur apprendre à se débrouiller, à être libres, à réaliser leur destin ! Enfin il sait qu’un jour, malgré ses sacrifices, sa trajectoire et celles de ses enfants se sépareront : c’est écrit à la première page de la Bible : « Tu quitteras ton père et ta mère… »
En revanche, quand Dieu crée, c’est tout autre chose. D’abord, ce n’est pas une loterie, puisque, avant même d’être une cellule, un « zygoto », Il nous connaissait. Ensuite, on peut se séparer certes mais pas longtemps, car dès que Dieu nous crée, aussitôt Il nous appelle, aussitôt Il nous attire, aussitôt Il veut être notre tout. Et — si nous Le laissons faire, en y mettant du nôtre — Il y arrive.
N’imaginons pas toutefois que notre vie spirituelle soit un long fleuve tranquille !
Pensons aux commandements, aux conseils de Jésus, aux Béatitudes… Notre tâche est si prenante qu’on oublie vite que tout ce que nous pouvons faire de grand ne serait rien si Dieu ne nous attirait en permanence à Lui.
Retenons la précieuse leçon de cet évangile : reconnaissons que nous sommes des serviteurs inutiles, et même, avec sainte Catherine, des petits « riens ».
Reconnaissons-le avec simplicité, et nous goûterons la certitude d’exister par Dieu et pour Dieu, la certitude d’être unique à ses yeux, et la certitude que rien ne peut nous séparer de son amour manifesté dans son Fils, Jésus Christ notre Seigneur.