Homélie du 6 février 2022 - 5e dimanche du T. O.

Me voici. Envoie-moi

par

fr. François Daguet

Vous avez perçu sans peine que toutes les lectures de ce jour se rapportent à la situation de l’apôtre, du prophète, à l’égard de Dieu. Cela ne concerne pas seulement les prophètes des temps anciens ou les apôtres du temps de Jésus. Si nous avons conscience que nous tous, en tant que baptisés, nous sommes envoyés par le Christ pour annoncer la Bonne Nouvelle de sa présence, alors ces textes nous concernent directement.

Ces textes laissent apparaître une réalité à laquelle nous n’accordons plus aujourd’hui beaucoup de place : la majesté de Dieu et, corrélativement, la réaction qu’elle suscite chez celui qui s’approche de Dieu. Être en présence de Dieu plonge dans l’effroi. Voyez Isaïe, dans la grande vision inaugurale qui ouvre son Livre. Il contemple le Seigneur siégeant dans la gloire et la foule angélique des séraphins qui le glorifient, et que dit-il ? « Malheur à moi, je suis perdu, car je suis un homme aux lèvres impures. » Voyez Pierre qui vient d’opérer une pêche miraculeuse. Il tombe aux pieds de Jésus et s’écrie : « Seigneur, éloigne-toi de moi car je suis un homme pécheur. » Paul n’est pas en reste, lorsqu’il évoque sa rencontre du Christ sur le chemin de Damas : « Il est même apparu à l’avorton que je suis. » Et on pourrait en citer bien d’autres, rencontrés dans les Écritures, comme le juste Job.

Essayons de comprendre en quoi consiste cet effroi éprouvé devant la majesté divine. Ce n’est pas la peur, comme hélas on l’a longtemps laissé entendre. C’est la conscience de notre misère face à la toute-puissance de Dieu, et plus encore la conscience de notre péché face à la sainteté de Dieu. C’est la conscience de notre indignité de créature déchue, face au créateur de tout bien, en qui il n’y a aucun mal. Avez-vous remarqué qu’en principe, plus on s’approche de Dieu, plus la conscience de notre indignité est grande ? Sainte Thérèse d’Avila, à certaines époques de son existence, se confessait tous les jours. Et il en allait de même pour saint Jean-Paul II à la fin de sa vie. C’est peut-être un indicateur utile pour apprécier la qualité de notre relation à Dieu. Elle est d’autant plus juste qu’elle nous pousse à effacer tout ce qui nous éloigne de lui, tous les péchés, grands et petits, que nous pouvons commettre.

Il faut reconnaître que nous ne sommes pas toujours aidés par certains mouvements qui animent la vie de l’Église ici-bas. Pendant trois siècles, le jansénisme a travesti ce juste effroi en lui substituant — on vient de le dire — la crainte d’un Dieu juge et vengeur, la peur du Terrible qui poursuit la créature pécheresse de sa vindicte. À l’époque contemporaine, en réaction assez manifeste au mouvement précédent, on est plutôt incité à effacer la majesté divine. Parce que Jésus nous a dit : « Je ne vous appelle plus serviteurs, mais amis », on est porté à faire de cette amitié une camaraderie, voire un copinage. Ni crainte servile, ni copinage, reconnaissons que nous peinons souvent à trouver la juste attitude.

Les lectures de ce jour nous invitent à regarder d’où provient cette juste attitude. Elle n’est pas tant une vertu à acquérir que le fruit de l’expérience faite de la présence de Dieu, de sa grandeur face à notre misère. Ce n’est pas une expérience que nous pouvons commander, mais c’est le Christ qui la suscite en notre vie à chacun. Lorsque nous l’avons faite, nous la gardons comme un trésor caché dans notre cœur. Et si nous ne l’avons pas faite, nous pouvons la lui demander, de sorte que nous le rencontrions vraiment, que nous le voyions de quelque façon. C’est ce qui est arrivé à Abraham : « Je ne te connaissais que par ouï-dire, mais maintenant mes yeux t’ont vu. » C’est la prière du bientôt saint Charles de Foucauld à la veille de sa conversion : « Seigneur, si vous existez, faîtes que je vous connaisse. » Et nous savons quelle conscience il avait de sa misère, quelle conversion de vie elle a suscitée.

Je crois que nous sommes invités à retrouver le sens de la majesté de Dieu. C’est un des enjeux de la liturgie de l’Église que de nous y aider, et ce n’est pas facile. Il ne s’agit pas de représenter un Dieu lointain, éloigné des fidèles, pour en mieux manifester la transcendance. On sait que les tentations ne manquent pas dans ce sens aujourd’hui. Il s’agit aussi de se garder de banaliser la présence de Dieu à son peuple, spécialement pendant la célébration de la messe. Ce sens de la présence devrait susciter chez nous des chants de gloire analogues à ceux des anges, rapportés par Isaïe : « Saint ! Saint ! Saint le Seigneur, Dieu de l’univers. » Est-ce que nous ne chantons pas le Sanctus, à la messe, d’une façon un peu répétitive, sans prêter attention à ce que nous disons ? C’est l’hommage que nous rendons à la majesté divine en unissant nos voix aux chœurs angéliques.

Revenons à nos textes. Le passage que nous avons lu du Livre d’Isaïe établit un lien entre cette expérience double de la majesté de Dieu et de la misère de la créature et l’envoi en mission. On a beaucoup glosé sur le tison brûlant qui purifie les lèvres du prophète. Il y a probablement bien des midrashim sur le sujet. Pour nous chrétiens, cette purification est sûrement celle qui résulte du don de l’Esprit-Saint qui vient sanctifier notre âme et notre corps. Quoi qu’il en soit, elle est le préalable à la prise de parole par le prophète. La purification accompagne la rencontre, et elle précède l’annonce.

Avez-vous remarqué que la liturgie de cette messe suit assez exactement cette séquence ? Elle commence par une célébration pénitentielle par laquelle nous demandons à Dieu de nous pardonner nos fautes : c’est le moment de purification. Puis vient la célébration de la rencontre, éclairée par la lecture de la Parole de Dieu, qui se réalise dans la communion. Enfin, ne l’oublions pas, vient l’envoi, car rencontrer le Christ nous députe à l’annoncer aux hommes que nous rencontrerons. Il faut tenir ces trois temps étroitement unis. Alors, comme le prophète Isaïe, nous pourrons dire en vérité : « Je serai ton messager. Me voici. Envoie-moi. »

Et d’autres homélies…

La fête de la Trinité, une fausse fête ?

La fête de la Trinité est-elle une vraie fête ? Après tout, le temps pascal est terminé. Nous sommes revenus au temps ordinaire, celui où nous vivons des mystères que nous avons déjà célébrés solennellement. Mais surtout, célébrer la Trinité n’a rien de très...

Pentecôte, notre grâce

Voici cinquante jours que le Christ est remonté victorieux des enfers. Et dans les quarante jours qui ont suivi, Jésus est apparu visiblement à ses disciples pour restaurer ce que les événements de la passion avaient détruit en eux. Après l’arrestation à Gethsémani,...

La prière, ça ne sert à rien ?

La prière ça ne sert à rien ! Franchement, entre nous, avouez que nous ne sommes pas souvent exaucés. Nous avons beau demander avec ferveur une place de parking devant chez le boucher ou une bonne note au bac de français, nous sommes souvent déçus du résultat ! À la...