Homélie du 10 décembre 2023 - 2e Dimanche de l'Avent

Préparez le chemin du Seigneur !

par

fr. Henry Donneaud

Un mot d’ordre traverse avec insistance la liturgie de ce deuxième dimanche de l’Avent : Préparez le chemin du Seigneur ! Il vient du prophète Isaïe, entendu en première lecture, et saint Marc l’a appliqué à Jean-Baptiste dans notre évangile.
Qu’est-ce que ce chemin ? Serait-ce à nous de préparer le chemin que le Seigneur va emprunter ? A-t-il besoin de nous pour cela ?

Certes, nous comprenons, à l’approche de Noël, qu’il ne suffit pas de courir les magasins pour remplir nos garde-manger et nos coffres à cadeaux. Un appel plus intérieur nous presse : pour ne pas risquer de rater le rendez-vous de la crèche, il est urgent d’apprêter nos cœurs, d’y frayer un chemin intérieur qui permettra à l’Emmanuel de venir nous visiter en profondeur, dans la crèche de nos cœurs. C’est pourquoi Jean-Baptiste, en ce jour, proclame un baptême de repentir, et nous sommes tous ici, rassemblés autour de lui, comme ces foules qui venaient de toute la Judée et de Jérusalem pour se faire baptiser par lui dans les eaux du Jourdain en confessant leurs péchés (Mc 1, 5), pour se préparer à la venue du Messie.

Mais ce travail de conversion de nos cœurs est titanesque. En sommes-nous vraiment capables ? Ne sommes-nous pas désabusés à l’avance, sans illusion sur nos propres forces ? Sans illusion sur la qualité spirituelle de ce Noël 2023 qui pourrait bien ne pas dépasser celle de l’année dernière, voire régresser. D’ailleurs, à bien entendre la prophétie d’Isaïe, c’est le Seigneur qui vient vers nous, et non pas nous qui devrions courir vers lui : « Voici votre Dieu, voici le Seigneur qui vient avec puissance » (Is 40, 9-10).

De quoi s’agit-il en effet ? Que veut nous dire Isaïe ? Depuis la chute de Jérusalem, en 587, le peuple a été déporté à Babylone. C’est un châtiment, conséquence de ses multiples péchés accumulés depuis le roi David. Or les décennies ont passé, sans ramener les exilés à Jérusalem. Le Seigneur semble avoir oublié ses promesses, trahi son alliance qu’il avait pourtant déclarée immuable. Grande est alors la tentation, pour les exilés, de se fondre dans la masse de la grande cité païenne, d’oublier leur Dieu, de négliger sa loi, de douter de sa puissance et de sa fidélité. C’est pourquoi le Seigneur prend les devants. Il envoie son prophète aux exilés, pour raviver leur espérance, avec ce magnifique message de réconfort : « Consolez, consolez mon peuple. Parlez au cœur de Jérusalem. Proclamez que son crime est expié » (Is 40, 1-2). Et c’est ainsi que retentit notre mot d’ordre : « Dans le désert, préparez le chemin du Seigneur, tracez droit dans la steppe une route pour notre Dieu. »

Attention pour nous tous à bien comprendre le sens de cet appel pressant, qui nous concerne aujourd’hui encore. En appelant à lui préparer le chemin à travers le désert, le Seigneur ne demande pas à son peuple de sortir de Babylone avec des pelles, des pioches et des engins de terrassement pour combler lui-même les ravins, abaisser montagnes et collines, changer les escarpements en plaine (Is 40, 4), afin de pouvoir revenir sain et sauf à Jérusalem. Les exilés en seraient bien incapables. Non, il leur demande, avec force et énergie, de lui renouveler leur confiance, de croire fermement que bientôt, il va lui-même, lui le Seigneur, prendre son peuple en main, le sortir de Babylone à main-forte et bras étendu, qu’il va lui-même, en bon berger, rassembler ses brebis, les porter sur son cœur (Is 40, 11), les conduire à travers le désert et les ramener de Babylone dans sa ville sainte. De sorte que le chemin à préparer, pour les exilés, ce n’est pas de se débrouiller pour revenir par eux-mêmes à Jérusalem, mais de renouveler leur confiance, de fortifier leur espérance, de croire en profondeur que c’est lui, le Seigneur, malgré toutes les obscurités qui les entourent, qui va frayer pour eux la route, qui va les y conduire, pour les ramener sur sa montagne sainte. Frayer la route au Seigneur, ce n’est rien d’autre, pour les captifs de Babylone, que de raviver dans leur cœur une confiance absolue en la fidélité du Seigneur.

Alors qu’en est-il pour nous, frères et sœurs ? Comment comprendre cet appel qui nous est adressé à nous aussi, aujourd’hui, avec insistance : « Préparez le chemin du Seigneur. » Durant de longs siècles, les chrétiens ont pu croire que l’Église avait supplanté Babylone, l’avait éliminée. On appelait cela la chrétienté. Le monde entier semblait être devenu chrétien, ou devoir bientôt le devenir. Aujourd’hui, force est de constater, au moins dans notre Occident vieillissant et fatigué, que les chrétiens ressemblent plutôt au petit reste d’Israël exilé à Babylone. L’Église, comme noyée dans la Babylone contemporaine, s’y trouve marginalisée, discréditée, humiliée, réduite au silence. Il ne reste plus rien de sa splendeur et de sa puissance passée. Les masses l’ont peu à peu désertée, au point que les chrétiens n’y forment plus que des petits groupuscules, survivant à peine plus facilement que les glaciers des Pyrénées. Au point que nous en sommes à nous demander les uns les autres : « Voulez-vous partir, vous aussi ? » (Jn 6, 67) Le découragement nous guette. Les sirènes des slogans consuméristes et matérialistes anesthésient peu à peu nos consciences. Il est tellement plus facile de suivre la loi du Monde que celle du Christ. Et les démons de la division se mettent aussi de la partie, comme en tout corps fragilisé. Chacun des survivants tente de se réfugier dans une ecclésiole de son choix, correspondant à ses préférences personnelles, à ses goûts idéologiques, esthétiques ou affectifs. Pour l’un une Église plus moderne, plus ouverte ; pour l’autre une Église plus traditionnelle, plus identitaire. Chacun y va de sa recette, de ses plaintes ou chamaillerie. Mais rien n’y fait. Les églises se vident.

C’est dans ce contexte de désarroi des exilés qu’il nous faut entendre l’appel prophétique : « Préparez le chemin du Seigneur. » Ce chemin, le Seigneur lui-même l’a ouvert, une fois pour toutes, lorsqu’il est venu, par sa naissance, sa mort et sa résurrection, arracher notre humanité des mains de la Babylone du péché et de la mort. Par la toute-puissance de son humilité, de son obéissance, de son amour pour nous, il nous a arrachés aux griffes de Babylone, non plus, cette fois, pour nous en éloigner, mais pour nous en libérer. C’est lui et lui seul, sur la croix, qui a détruit les hauteurs de l’orgueil et comblé les vallées de notre péché. Il nous a lancés sur la route du salut, en nous agrégeant à son Corps qui est l’Église. Et cette route, qui est l’Église, ne conduit plus à la Jérusalem d’en bas, mais à celle d’en haut. Car ce n’est plus sur le mont Sion, mais en esprit et en vérité que nous avons appris à adorer le Dieu trois fois saint. Cette route du Seigneur ne nous éloigne plus des rives de Babylone, elle nous libère de ses filets afin de sanctifier le monde de l’intérieur.

Alors, quand nous peinons sur la route, quand nous peinons à nous élever à la suite de Jésus, quand les filets de la Babylone continuent de nous entraver et de nous décourager, le Seigneur vient nous exhorter à la confiance, il vient raviver notre espérance : « Préparez le chemin du Seigneur », c’est-à-dire restez fermes dans l’assurance que le chemin du Seigneur est bien là, tout près de vous, au milieu de vous, en cette Église du Christ qui est son Corps même. N’allez pas regarder à droite ou à gauche, ne cédez ni au découragement, ni à la division, ni aux idéologies religieuses. Tenez bon au cœur de l’Église. Et c’est alors que l’Église pourra jouer, avec vous, par vous, son rôle prophétique de consolation : « Consolez, consolez mon peuple » (Is 40, 1).

Car ce peuple, ce ne sont pas seulement les chrétiens, repliés sur eux. Ce peuple, c’est l’ensemble des habitants de Babylone, appelés eux aussi à emprunter le chemin du Seigneur pour parvenir à la Jérusalem d’en haut. Babylone n’a jamais semblé aussi puissante, aussi orgueilleuse, aussi démiurgique, aussi acharnée à prendre la place de Dieu, à en extirper la mémoire. Or jamais elle n’a été aussi fragile, aussi divisée, aussi désorientée, ne sachant plus où elle va, et encore moins comment elle pourra survivre à ses propres contradictions. C’est pourquoi le Seigneur a planté son Église au cœur de Babylone, son Église fragile et inébranlable, fatiguée et pleine de ressources, vieillissante et plus jeune que jamais, afin qu’elle devienne l’instrument de sa consolation, pour tous. « Consolez, consolez mon peuple. »

Au cœur de l’Avent, frères et sœurs, le chemin du Seigneur que nous avons à préparer nous conduit à la crèche, nous conduit au cœur de l’Église, une, sainte, catholique et apostolique, pour y puiser nous-mêmes cette consolation seule capable de sauver le monde, cette consolation à laquelle tous, à Babylone, aspirent plus ou moins sans la connaître, cette consolation dont nous sommes nous-mêmes consolés par le Dieu de toute consolation pour en consoler les autres (2 Co 1, 3-4).

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