Frères, « être chrétien », s’il faut le dire en une seule phrase, que diriez-vous ?
Pour ma part, je dirai ceci :
le chrétien est celui qui connaît par cœur la « prière de Jésus », le Notre Père.
Le chrétien est donc celui qui désire, par-dessus tout, faire la Volonté de Dieu.
Chaque jour, il le demande en priant, et chaque jour il s’y efforce en agissant.
Or, pour accomplir la Volonté de Dieu, deux chemins sont possibles :
on peut accomplir sa Volonté de deux façons, selon deux lignes, deux ordres.
Le premier ordre est l’ancien, celui des dix commandements. Ancien mais toujours valable, toujours actuel ; il s’impose à chacun et à tous.
Le second ordre est le nouveau, celui des « conseils » de l’Évangile, que Jésus adresse à ses disciples, et il attend leur libre réponse.
Ces deux ordres viennent de Dieu. Les deux promettent la vie éternelle, et y conduisent. L’ordre ancien — celui du Décalogue, de la Loi naturelle, l’ordre du mariage et de la propriété — n’est pas remplacé par l’ordre nouveau. D’ailleurs Jésus, loin de l’abolir, l’a perfectionné. Pourtant, aussi élevé soit-il, il reste l’ordre ancien, celui de la nature. Il est très raisonnable, et c’est ce qui fait sa grandeur, mais c’est aussi ce qui fait sa limite. Que lui manque-t-il ? Il lui manque une certaine liberté.
Liberté de défier les besoins avides de notre nature, de dominer nos désirs incessants, de ne pouvoir être rassasié par rien, liberté de goûter au grain de folie sans lequel il n’y aurait pas les Béatitudes. Comprenne qui pourra…
En un mot, le premier ordre épouse la sagesse humaine ; le second défie la sagesse humaine.
Le premier ordre est un bien commun de l’humanité. Il se trouve partout, souvent abîmé, certes, cabossé, mais on le devine partout où il y a des hommes de bonne volonté.
Tandis que le second ordre non seulement est nouveau, inconnu des civilisations, mais en plus il demande l’impossible. Entre ces deux ordres, une différence énorme !
Aussi ce garçon, dans l’Évangile, tombe bien : il fournit une belle occasion de découvrir cette nouveauté, il permet à Jésus de révéler cet ordre encore inconnu.
En effet, ce gars, bien qu’ayant toujours observé la Loi, n’est pas satisfait ; il pressent que la vie vaut davantage que la Loi. L’ordre ancien ne lui suffit plus, il aspire à autre chose ; il ignore l’ordre nouveau mais devine son existence, et voudrait y goûter.
Réponse de Jésus : va, vends, viens ; « vas-y, vends tout, viens et suis-moi ».
Le gars reste la bouche ouverte. Lui qui voulait sincèrement goûter à l’ordre nouveau, découvre — stupéfait — que c’est une folie, que ce n’est pas pour lui.
Il faut reconnaître que Jésus y est allé fort : il a poussé le bouchon très loin. Non pas pour dégoûter le gars mais pour révéler ce second ordre, en particulier ce point capital : notre bonne volonté ne suffit pas.
C’est l’autre grande différence entre ces deux ordres : dans le premier, la bonne volonté suffit ; dans le second, elle ne suffit pas : l’appel de Dieu et sa grâce sont indispensables.
Ayant entendu cela, les disciples s’interrogent. Car cette parole de Jésus ne concerne pas que quelques-uns, comme lors du choix des Apôtres. Ce jour-là, ils avaient été appelés un par un, chacun par son nom. Tandis qu’aujourd’hui, il s’agit d’accomplir la Volonté de Dieu, donc tous les disciples sont concernés.
Mais alors, cette réponse de Jésus vaut-elle aussi pour chacun de nous ?
En un mot : oui, sur le fond, la réponse de Jésus concerne forcément tous ses disciples, puisque tous veulent accomplir la Volonté de Dieu. Mais sur la forme, sur le contenu précis, on tient évidemment compte de l’état de vie propre à chacun.
Reste que Jésus appelle certains, hommes et femmes, à le suivre d’une façon radicale.
Ceux-là, pour s’attacher à Jésus, doivent d’abord s’arracher au monde.
Ils sont appelés à renoncer aux bonnes, aux excellentes choses d’ici-bas : richesses, mariage, enfants, famille, propriétés, indépendance…
Pourquoi ? Parce que, ayant un jour interrogé Jésus : « Maître, que dois-je faire pour avoir la vie éternelle ? », ils ont entendu exactement la même réponse que ce garçon.
Et c’est cette façon radicale de suivre le conseil de Jésus qui leur permet d’annoncer la vie éternelle, où les richesses ne serviront plus à rien, où l’on ne prendra plus ni mari ni femme, où on n’engendrera plus, où ce monde aura définitivement passé, où tout sera si différent : le monde nouveau où nous allons et où tout sera si différent…