Lorsque Jean-Baptiste veut s’assurer que Jésus est bien le Messie annoncé par les prophètes, il lui envoie ses messagers et Jésus répond en leur disant que c’est bien lui car il réalise la prophétie messianique d’Isaïe : les aveugles voient, les boiteux marchent, les sourds entendent… Nous avons ici le schéma biblique des plus classiques : la prophétie se réalise.
Oui mais :
Entre l’oracle d’Isaïe et la présence de Jésus qui accomplit l’oracle, il y a un temps plutôt long : 700 ans environ ! Et ce temps long entre l’annonce et sa réalisation se retrouve aussi pour les chrétiens que nous sommes. C’est une dimension essentielle de notre vie. Jésus a bien accompli le salut du monde et cela est irréversible, définitivement acquis et pourtant cela attend encore son achèvement. Nous sommes, bien sûr, sauvés mais c’est « en espérance » comme le dit saint Paul aux Romains (Rm 8, 24). Il faut bien le comprendre.
On pourrait avoir comme un regret, voire une déception : manque-t-il quelque chose pour que le salut du monde soit effectif ? Le spectacle du monde ne montre-t-il pas que, finalement, rien n’a changé avec toutes ces catastrophes naturelles, ces guerres et, plus près de nous, ce mal qui continue à nous toucher et à nous blesser, qu’on le commette ou qu’on le subisse ? Nous pouvons avoir cette impression de salut réalisé « à moitié » si l’on confond deux choses, l’espoir et l’espérance. Il y a bien un seul mot en latin (spes) mais deux mots en français, langue plus riche cette fois-ci que le latin. C’est en espérance que nous sommes sauvés, pas seulement en espoir. Qu’est-ce à dire ?
L’espoir c’est l’attente d’un bien à venir ; le bien n’est pas là, il doit arriver ; je l’attends au sens où j’en ai l’espoir. L’espérance a bien quelque chose en commun avec l’espoir, sinon ce ne serait pas le même mot en latin et dans beaucoup de langues vivantes : c’est l’attente. Cependant, ce que j’attends ce n’est pas le bien pur et simple – comme on attend le tirage du loto pour savoir si on a gagné — mais c’est l’accomplissement du bien déjà présent. C’est l’image que prend l’épître de saint Jacques que nous venons d’entendre : ce qu’attend le semeur, c’est l’accomplissement des semailles qu’il a faites : espérance. Comme lorsqu’on disait autrefois qu’une femme enceinte avait « des espérances » : elle vit déjà sa maternité et en attend l’accomplissement par la mise au monde de l’enfant.
Nous sommes sauvés en espérance, c’est-à-dire que l’accomplissement pour Jean-Baptiste est acquis ; c’est la présence du Sauveur et c’est la grandeur de Jean-Baptiste que de l’avoir désigné. C’est le Royaume de Dieu présent dans le plus petit — le Christ en son humanité — qui doit atteindre sa pleine dimension en nous et par nous, le « Christ total » comme disait saint Augustin ; c’est le temps, certes long, du salut communiqué, vécu, dans lequel nous sommes.
La solennité de Noël vers laquelle nous cheminons est exactement le passage de la grande espérance comblée de la première Alliance à l’espérance en cours d’accomplissement qu’est l’Alliance nouvelle et éternelle dans le Christ.
Dès lors quelle va être la disposition radicale et fondamentale du cœur humain pour vivre ce temps long — déjà 2 000 ans — de cet accomplissement définitif. Les textes, notamment l’épître de saint Jacques, parlent d’endurance et de patience. Les deux mots sont importants. Le mot patience connote l’idée de passivité (un patient est la personne sur laquelle le médecin agit), une totale réceptivité. L’endurance ou l’art de durer, de vivre et pas seulement de supporter le temps qui s’écoule implique une attitude active.
Le temps, s’il est chrétien et pas seulement philosophique comme, par exemple, chez les stoïciens, implique une façon de vivre à la fois très réceptive — et en ce sens passive — et très dynamique, et en ce sens fort active. C’est le « rythme » fondamental de la vie chrétienne qui comprend tout ce qui nous permet de recevoir la grâce sans laquelle rien ne vaut et tout ce qui est le fruit de la grâce en nous et par nous. Ainsi, les actes majeurs de la vie chrétienne (prière, Parole de Dieu, sacrements…) sont-ils tout à la fois des actes de réception de la grâce et des actes d’offrande des fruits de la grâce. Voilà ce qu’est le temps du salut inauguré par le Christ.
À ceux qui nous sont envoyés pour savoir si le salut est bien là, nous pouvons et devons répondre : voyez, les aveugles voient, les sourds entendent, les boiteux marchent : c’est le rayonnement de la charité du Christ dans son corps qu’est la communauté chrétienne.