(en la célébration de l’Onction des malades)
En ce matin de la célébration de l’Onction des malades, disons ensemble : Seigneur, tu sais ma souffrance ! Je ne vaux pas mieux que Saul que tu as choisis, ce Paul qui se présente comme « l’avorton » (1 Co 15) ; pas mieux non plus que Simon-Pierre qui lance à Jésus qui l’a choisi : « Éloigne-toi, Seigneur, car je suis un homme pêcheur » (Lc 5). Ou encore les paroles du prophète Isaïe : « Je suis perdu, car je suis un homme pêcheur ! » (Is 6).
Drôle de situation : nous pouvons tout à la fois confesser la perception bouleversée de la majesté du Seigneur, lui, le trois fois Saint qui nous a appelés et établis en sa présence ; et nous pouvons humblement reconnaître, grâce à sa lumière, notre misère de pécheur ; et toujours proclamer avec gratitude sa venue consolante parmi nous, expérience faite !
Le Consolateur sait notre souffrance, et il est là pour y porter remède — avec notre concours aussi. Si sa présence éclaire notre faiblesse, sa venue vient renouer une alliance bouleversante. Présence, alliance, expérience du Seigneur Consolateur, voilà qui nourrit l’espérance des pèlerins que nous sommes. Comment le Messie aurait-il pu ne pas être consolateur ? Dieu se révélait ainsi. Les psaumes le chantaient. Si par exemple, le vieillard Syméon attendait la Consolation d’Israël (Lc 2), nous savons qu’il l’a un jour tenue à bout de bras : la Consolation, c’est le Consolateur, le Seigneur Jésus, accueilli sur son cœur. Jésus livra cette consolation : les guérisons en seront les signes efficaces, accomplis par le Verbe-fait-chair, envers des personnes rencontrées, accueillies, suppliantes, en leurs corps, pour les cœurs et pour les corps, parfois relevés d’entre les morts ; accomplis envers chacun, de tout âge, de toute condition, des deux sexes, envers des juifs ou non. Une proximité consolante multiple.
En ce jour, nous célébrons cette présence divine. Nous célébrons le sacrement des malades de façon communautaire. N’est-il pas vrai que « toute âme qui s’élève, élève le monde » (E. Leseur) ? Mais certains éprouvent davantage, dans cette communion spirituelle, la souffrance, la faiblesse, l’épreuve qui s’invitent dans nos vies. Alors comme nous y invite saint Paul : « Portez les fardeaux les uns des autres et accomplissez ainsi la loi du Christ » (cf. Ga 6, 2).
Et si autour de nous, l’on s’interroge souvent sur l’existence de Dieu à l’occasion des drames — comment les permet-il ? — nous savons que nous pouvons aussi comme dans les Psaumes lancer des questions cinglantes, angoissées ! « Pourquoi, Seigneur, es-tu si loin aux jours de détresse ?… Seigneur, pourquoi m’as-tu abandonné ? » Que de paroles surgissent rugissantes du fond de nos entrailles ! Et Dieu lui-même les a lancées, priées à Gethsémani, au Calvaire.
Face à ce mystère, nous sommes en outre taraudés par les effets de ces malheurs. « Tout arrête l’homme contemporain sur le chemin de la foi : la souffrance de l’humble, le meurtre de l’innocent, l’omniprésence du mal. Sa liberté lui est aussi scandaleuse que sa condition mortelle. Il refuse l’une, s’abandonne à l’autre ; il est devenu incapable de la foi, cet art de la conversation avec Dieu » (André Frossard, L’Évangile inachevé). Quel drame ! Nos souffrances, nos inquiétudes et le mal, avivent la conscience de la souffrance et peuvent rendre certains « incapables de foi ».
Dans le quotidien de la vie, le Consolateur a son œuvre à accomplir. Envers chacun. Son sacrement a fort à faire dans ces régions de l’âme où la lumière disparaît, absorbée. Mais il saura descendre sur une souffrance lancinante, discrète et si présente. Vaste, insondable peut être la souffrance ; peu à peu à son contact, nous nous ressemblons mal ; et pire encore, voici parfois que nous ne nous reconnaissons plus. Chacun en a peu ou prou fait l’expérience ; notamment dans le rapport à « cette souffrance imposée qui tient […] à notre condition humaine, à tout instant exposée à la séparation et à la mort » (André Frossard, Dieu en questions). « Cette souffrance imposée » que vient souvent rejoindre notre sacrement des malades, quand nos jours déclinent.
Allons plus avant : le Consolateur visite ce secret douloureux du monde, l’épreuve : c’est comme un pourquoi répercuté sans cesse, en écho à un effroi intense ! « Les comptes de l’humanité ne tombent jamais justes » (Vladimir Volkoff, L’Interrogatoire).
Mais c’est précisément là que nous pouvons expérimenter ce Consolateur prié. « Que veux-tu que je fasse pour toi ? » Il interroge car on s’interroge — et gravement ! Son appel relève. Il va prendre sur lui notre isolement. Il en fera une solitude habitée par lui, avec lui, avec nous. Et de cette consolation, il fera une communion. C’est dans la célébration de son sacrement que l’on sait sa présence, sa réelle présence : celle du Seigneur victorieux du Mauvais qui nous empoigne vers sa Vie.
Notre célébration est cette rencontre ! Son fruit sera une confiance totale, plénière, vraie, juste. Ne nous cachons pas ce combat, ni son enjeu chrétien, pascal, sa densité. Ni sa gloire qui rayonne dans le Corps du Seigneur, l’Église. S’il y a un sacrement de la naissance, un autre de la mission, ou encore pour la réconciliation, ce sacrement sera celui de la confiance, celle de l’enfant consolé, conforté, apaisé par le Père.
Entendons aujourd’hui celui qui nous choisit : du Consolateur descend notre confiance, forte, souple, réelle et ecclésiale ; comme l’huile de l’onction imprègne, renforce et offre la paix du Seigneur. Et chacun, murmurons alors en notre cœur : Seigneur, je sais ta présence et tu me consoles.