Homélie du 14 juin 2026 - 11e dimanche du T. O.

Tous capables pour la mission !

par

fr. Hugues-François Rovarino

Arrivant au Siam (Thaïlande actuelle) en septembre 1663, François Pallu, un des fondateurs des Missions Étrangères de Paris écrivait, rejoignant les images de notre évangile :

« Voilà le pont commencé, trop heureux si nos carcasses et nos os, aussi bien que ceux de nos chers frères, pouvaient servir de pilotis pour l’affermir et faire un chemin plein et ouvert à de braves missionnaires et moissonneurs, pour venir faire une ample récolte en ces champs si fertiles et qui promettent une si grande abondance. »

« Trop heureux » ! Voilà qui consonne avec le désir et le regret qui alimentaient la confession de Jésus : « La moisson est abondante mais les ouvriers peu nombreux » (Mt 9, 37). Voilà qui consonne avec la vigoureuse supplique de Jésus : oui « priez donc le Maître de la moisson » ; et « priez » dans cet Évangile, c’est « implorez ». L’enjeu est alors immense et le demeure ! L’ardeur du cœur de Dieu est là comme un impératif ! Mais comment l’entendre ?

Aussi nous faut-il répondre tout de suite à un étonnement, survenu à l’écoute de la parole du Seigneur. Rappelez-vous : « Ces douze, Jésus les envoya en mission avec les prescriptions suivantes : “Ne prenez pas le chemin des païens et n’entrez pas dans une ville de Samaritains. Allez plutôt vers les brebis perdues de la maison d’Israël” » (Mt 10, 5-6). Certes, pourquoi ne pas aller vers ces brebis-là ! Mais surtout pourquoi Jésus limiterait-il sa mission ? — Simplement, il y a « un temps pour toute chose sous le soleil » (Qo 1, 9). Allait venir, après la descente de l’Esprit de Pentecôte, le temps d’élargir cette mission de salut dans la force de l’Esprit sanctifiant. Bientôt, il n’y aurait plus cette étape respectueuse pour le seul Peuple de la Promesse dans lequel Jésus s’incarna et se déplaçait alors, « enseignant dans leurs synagogues, proclamant la Bonne Nouvelle du Royaume et guérissant toute maladie et toute langueur » (Mt 9, 35).

Et c’est pourquoi, Jésus désormais convoque. Il parle « avec autorité » : lui seul est source, lumière, vie. Lui seul peut faire vraiment grandir, et transfigurer. Ses paroles proclament un programme auquel sa grâce donnera corps ! Son appel a réuni les disciples ou plus précisément : il les a convoqués !
Ils furent choisis, dans la prière nocturne de Jésus dira saint Luc (6, 12). Et la voix du Seigneur a retenti jusqu’au fond de leur cœur, comme un instant unique, inouï, ouvrant sur une voie nouvelle, par la grâce de la douce pitié du Sauveur ; de celui qui « à la vue des foules en eut pitié » (v. 10). Son autorité inégalée, il l’accorde en partage, à ces Douze.
« Toute la puissance du Seigneur est ici communiquée aux Apôtres », note Rupert de Deutz. « En Adam, ils avaient été créés à l’image et ressemblance de Dieu ; maintenant ils reçoivent l’image et ressemblance du Christ. Dans le pouvoir des miracles, ils ne diffèrent en rien de lui. Tout le mal dont l’impulsion de Satan avait accablé le corps d’Adam, les Apôtres vont l’en purifier parce qu’ils communient à la puissance de leur Maître. Et pour qu’ils ressemblent pleinement à Dieu suivant la prophétie de la Genèse (1, 26), le Christ leur ordonne de donner gratuitement ce qu’ils ont reçu gratuitement. »
Combien grand est ce qui s’accomplit alors en cet envoi ! D’où chez saint Matthieu un vocabulaire ferme : Jésus « remué jusqu’aux entrailles » ; « foules prostrées » ; l’impératif « implorez Dieu » ; Jésus donnant aux disciples « autorité sur les esprits impurs pour les jeter dehors », et les « envoyant comme apôtres » (seule occurrence chez saint Matthieu).

Avec la grâce du Seigneur, cette vigueur apostolique ne se déploie-t-elle pas encore, avec la joie du Seigneur qui relève tout homme ; comme jadis les Samaritains, comme il enseigna l’adoration « en esprit et en vérité » à une Samaritaine (Jn 4) ! Il s’agira de transmettre Dieu, d’évangéliser, et d’accueillir en notre temps cette autorité apostolique.
La voix de Jésus appelle ; elle nous relève chaque matin. Écoutez-la ! Ne manquez pas de faire silence un instant, aujourd’hui, ce soir.
« Indépendamment de toutes les prévisions de succès — confiait le défunt Pape Benoit XVI — il est absolument indispensable d’annoncer cette Parole qui porte en elle la force de construire l’avenir et de donner du sens à la vie des hommes. Les apôtres […] ne pouvaient se fier qu’à la force intérieure de cette Parole » (Derniers entretiens).

Bientôt, cet été, pour la plupart d’entre vous, vous aurez un peu plus de temps : profitez-en ; posez-vous ! Car Dieu appelle chacun de nous par son propre nom : il nous connaît par notre nom, il nous regarde, il nous attend, il nous pardonne, il a de la patience avec nous.
Nous le croyons, et saint Paul nous l’a rappelé : « Si nous avons été réconciliés avec Dieu par la mort de son Fils […], à plus forte raison, maintenant que nous sommes réconciliés, serons-nous sauvés en ayant part à sa vie » (Rm 5, 10).
Du cœur de Jésus vient sourdre la vie de Dieu qui nous marque à jamais et jaillit de la miséricorde du Seigneur. Accueillons-la !
Ainsi Dieu pourra nous confier sa mission, nous renouveler en elle, pour le bien de tous.

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