Homélie du 29 mars 2024 - Vendredi saint - Passion du Seigneur

« Tout est achevé »

par

fr. Henry Donneaud

Nous allons maintenant ouvrir nos deux oreilles pour écouter le récit de la Passion du Seigneur. Puis ouvrir nos deux yeux pour contempler et vénérer sa Sainte Croix. Nos deux oreilles et nos deux yeux. Non seulement ceux de droite et ceux de gauche. Mais deux oreilles et deux yeux appartenant à deux mondes différents, à deux versants de nos personnalités. Deux oreilles et deux yeux qui vont nous faire percevoir, dans le même récit et sur la même Croix, deux réalités diamétralement opposées. D’une part l’oreille et l’œil du vieil homme, qui vont retrouver dans la Passion et sur la Croix, ce mal qui habite en chacun de nous, ce mal par lequel le monde, avec notre complicité de chaque jour, veut éliminer Dieu, le chasser de notre ouïe et de notre vue, le mettre à mort. D’autre part, cette oreille et cet œil de l’homme nouveau, qui nous font déjà percevoir, dans ce même récit de la Passion et sur cette même croix, l’œuvre d’amour par laquelle Dieu tend à chacun de nous, ici même, la main toute-puissante de sa miséricorde.
L’oreille du vieil homme va entendre à satiété, et nous faire répéter en chœur : « À mort, crucifie-le » (Jn 19, 15), débarrasse-nous du gêneur, élimine cet empêcheur de vivre et de jouir en rond. Mais l’oreille du disciple entendra et se répétera à elle-même, en arrière-fond, cette confession amoureuse, qui nous révèle toute la vérité du mystère de ce soir : « Le Seigneur m’a aimé, et s’est livré pour moi » (Ga 2, 20).
C’est le génie de cette liturgie, liturgie de la Passion et de la Croix, que d’entremêler sans cesse sous nos yeux et à nos oreilles ces deux récits antagonistes, ces deux scénarios qui se superposent l’un sur l’autre en une trame à double filigrane. La même croix, ignominieuse, sur laquelle nous allons clouer Jésus, va devenir cette croix glorieuse, que nous allons vénérer et embrasser avec toute la force d’amour que l’Esprit de Jésus répand en nos cœurs. Cette même Croix mortifère, instrument du supplice de Jésus, est aussi la Croix vivifiante par laquelle le pardon de Dieu vient à nous pour que nous nous donnions à lui, en toute confiance. « Le Seigneur m’a aimé et s’est livré pour moi. »
En nous approchant de la Croix de Jésus, tout à l’heure, nous nous rappellerons que nous avons tous collaboré à sa mise à mort et que, comme les soldats qui le flagellaient, nous l’avons si souvent approché pour le bafouer par notre péché : « À mort, crucifie-le ! » Mais en nous approchant de la Croix, nous viendrons saisir et embrasser l’Ami, l’Époux de nos âmes, celui qui nous prend avec lui d’où que nous venions, quelque complice que nous ayons été de ses bourreaux. « Le seigneur m’a aimé et s’est livré pour moi. »

L’oreille et l’œil du vieil homme sont d’un monde qui court à sa perte. Un monde qui veut se débarrasser de Dieu, croyant ainsi vivre libre, émancipé, heureux, et qui par là-même s’autodétruit à vitesse accélérée. En écoutant la Passion, soyons attentifs à retrouver ce vieux monde qui, sous nos yeux, est en train de se fissurer, de s’écrouler dans la violence de son péché, dans son refus obstiné du Dieu de toute miséricorde. Le monde des grands prêtres, hypocrites et mensongers, qui se prétendent faussement amis de César alors qu’ils ne sont que les ennemis du Christ. Le monde de Pilate et des responsables publics, tordant leur conscience pour plaire aux médias et aux foules. Le monde des foules, versatiles et conformistes, vociférant les slogans médiatiques de la désinformation. Le monde de Juda et de la trahison des clercs, ces clercs si habiles à retourner leur intimité avec Jésus pour leur profit égoïste et aveuglé : livrant Jésus, ils portent « un plus grand péché » (Jn 19, 11). Le monde du vieux Pierre et de tous ceux qui croient défendre l’Église par des moyens mondains, au lieu de suivre Jésus dans sa Passion.
Mais en contemplant la Croix de Jésus, en baisant amoureusement son côté transpercé par une lance, nous regarderons l’eau et le sang qui jaillissent pour le pardon de nos péchés, pour notre renaissance à la vie nouvelle. « Le Seigneur m’a aimé, et s’est livré pour moi. »

Lorsque Jésus s’écrie finalement : « Tout est achevé » (Jn 19, 30), le vieil homme, selon le monde, croit pouvoir se réjouir : ça y est, c’est fini, Dieu est mort, nous voilà débarrassés de lui, pour une société enfin émancipée, libres de vivre à notre guise, fixant les lois de la vie selon que nous l’aurons décidé nous-mêmes, sans ses commandements oppressants, sans ses dogmes désuets, sans l’obsession du péché, sans besoin de son pardon.
Mais la vérité est tout autre, que l’oreille du disciple va entendre et l’œil du pécheur pardonné contempler et embrasser amoureusement : tout est accompli ; Dieu, sous nos yeux stupéfiés, a réalisé en plénitude son œuvre de salut et de miséricorde. L’amour patient a mené jusqu’au bout le combat contre la mort et le péché. En Jésus, Dieu « nous a aimés jusqu’à la fin » (Jn 13, 1). Enfin s’est trouvé un fils d’Adam capable, parce que Fils de Dieu, de tenir bon, sans péché, sans trahison, sans dérobade, dans l’obéissance au Père. Et du fait même de cette obéissance parfaite, il nous associe à son obéissance et à sa vie éternelle : « Tout fils qu’il était, il apprit, de ce qu’il souffrit, l’obéissance ; ayant été ainsi rendu parfait, il est devenu pour tous ceux qui lui obéissent, principe de salut éternel » (He 5, 8-9).

Oui, ce soir, à nos oreilles et sous nos yeux, le monde ancien croit remporter la victoire, et il court à sa perte. L’Agneau innocent, lui, se laisse égorger par amour pour nous, et il remporte la victoire définitive, celle par laquelle, une fois élevé de terre, il attire tous les hommes à lui pour les conduire au Père.
Approchons donc nos oreilles, approchons nos yeux, tendons nos mains et notre bouche. N’ayons pas peur. Ne craignons pas de réveiller notre Bien-Aimé qui dort sur le bois de la Croix. Il s’est endormi pour nous, afin de nous réveiller avec lui, vivants et fructifiants pour toujours.