Homélie du 8 mars 2020 - 2e Dimanche de Carême

Transformés avec le Christ

par

fr. François Daguet

Le propre du judéo-christianisme, c’est qu’il se fonde sur la Révélation que Dieu fait de lui-même. Dieu se fait connaître aux hommes, en les faisant entrer dans une connaissance à laquelle ils ne seraient jamais parvenus en usant de leurs seules forces. Et, en révélant ce qu’il est en lui-même, Dieu révèle aux hommes ce qu’ils sont dans la lumière de Dieu. C’est pourquoi cet épisode magnifique de la Transfiguration nous enseigne à la fois sur Jésus, ce qu’il est, qui il est, et sur nous-mêmes, ce que nous sommes, ce que nous avons vocation à être. Parce que le Christ est la plénitude de la Révélation, le concile Vatican II, dans une belle formule qui revient sans doute à Karol Wojtyla, dit de belle façon : « En réalité, le mystère de l’homme ne s’éclaire que dans le mystère du Verbe incarné » (Gaudium et spes, n° 22, § 1). Donc, lorsque le Verbe incarné se manifeste pour ce qu’il est, il manifeste aussi à l’homme ce qu’il a vocation à être.

En Jésus, d’ordinaire, la divinité est cachée sous son humanité. Voilà pourquoi ceux qui le rencontrent ne parviennent à le reconnaître pour ce qu’il est. Ils ne voient que l’humanité : n’est-il pas Jésus, le fils du charpentier, ses frères sont avec nous, etc. Pour reconnaître Jésus comme Dieu, il faut cette lumière qui vient de Dieu seul et qui s’appelle la foi. C’est ce qui arrive à Pierre, à Césarée de Philippe, dans le passage qui précède immédiatement le nôtre dans l’évangile de Matthieu : « Tu es le Christ, le Fils du Dieu vivant… Heureux es-tu, Simon, fils de Jonas, car ce n’est pas la chair et le sang qui t’ont révélé cela, mais mon Père qui est au cieux » (Mt 16, 16-17). Dans le passage d’aujourd’hui, Jésus laisse voir sa divinité à travers son humanité. Il est, littéralement, « métamorphosé devant eux », ou encore, dans une terminologie qui doit plus au latin qu’au grec « transformé devant eux ». Sa forme divine se manifeste dans la forme humaine assumée. C’est tout le mystère de la personne de Jésus-Christ.

Pourquoi donc cet épisode de la transformation de Jésus, réservé aux trois plus proches des Apôtres ? On suggère traditionnellement que c’est pour les fortifier à l’approche de sa Passion. Explication très légitime, même si l’épisode de Gethsémani, où l’on retrouve les trois mêmes, laisse à penser que cette fortification n’a pas été très efficace. On peut envisager une autre explication, qui ne lui est pas contraire. En dévoilant ce qu’il est, Jésus entend montrer aux Apôtres ce qu’il veut que nous soyons. Autrement dit, la transfiguration, la métamorphose, la transformation n’est pas seulement pour Jésus, elle est aussi pour nous. L’œuvre que le Verbe est venu accomplir, c’est que nous soyons transformés par le don de sa vie, par la grâce. L’effet du mystère pascal que le Christ va vivre et auquel il essaye, sans grand succès, de préparer ses Apôtres, c’est notre transformation par le don de la vie divine. Par le baptême, elle vient prendre forme en nous. Par la grâce, nous sommes nous aussi transformés, métamorphosés. Et cela ne se voit pas d’ordinaire, comme il en allait pour Jésus. Et c’est pour cela que nous nous trompons sur l’identité les uns des autres, parce que nous nous arrêtons à la forme humaine, parce que notre foi ne va pas jusqu’à reconnaître en l’autre la présence de la vie divine. Nous pensons être dans la foi, mais nous sommes comme les contemporains de Jésus, incapables de discerner la présence de la divinité, parce que notre foi est trop faible. Mais le Christ nous promet qu’au dernier jour « les justes resplendiront comme le soleil dans le Royaume de leur Père » (Mt 13, 43).

En dévoilant ce qu’il est, Jésus nous dévoile ce qu’il veut que nous soyons. Le dessein de Dieu sur l’homme qu’il crée, c’est de le faire participer à sa propre vie. La nature humaine n’est pas créée pour opérer seule et d’ailleurs, elle n’a jamais existé à l’état pur. Elle est faite pour être habitée, pénétrée par la vie divine. C’est ainsi que l’homme a été créé à l’origine, c’est cela que lui a fait perdre le péché originel, c’est cela que le Christ vient lui redonner. C’est cela qui exprime l’alliance entre Dieu et les hommes. Non pas seulement une alliance extérieure, de Dieu avec les hommes, ou même avec chacun, mais une alliance intérieure, qui fait que Dieu vient demeurer en nous et nous en Dieu. C’est tout le thème johannique de la demeure, dont les tentes que Pierre veut dresser sont l’expression maladroite. Il s’agit de demeurer en Dieu et que Dieu demeure en nous.

On comprend alors combien l’homme privé de cette participation à la vie divine, qui s’appelle la grâce du Saint-Esprit, est un homme atrophié, mutilé, amputé de la vie divine pour laquelle il est fait. Et, au surplus, sa nature humaine est désordonnée par cette privation : l’homme n’a même plus la pleine maîtrise de lui-même. Il n’est pas très surprenant que, dans cette condition diminuée, l’homme, les hommes soient incapables de réussir leur vie, d’atteindre le bonheur, de construire un monde commun heureux. Nous voyons cela plus nettement aujourd’hui, où les hommes édifient un monde sans se préoccuper de Dieu, sans faire appel à lui, sans compter sur lui. Cela vaut autant pour la vie collective que pour la vie personnelle. Je sais comme vous que le sacrement du mariage n’est pas la garantie d’un mariage réussi, mais si Dieu a voulu sanctifier l’union des époux par un sacrement, c’est parce que ce lien a aussi besoin d’être vivifié par l’amour divin.

Voyez encore quelle lumière l’évangile de la Transfiguration projette sur la situation contemporaine. L’homme est saisi par une tentation démiurgique parce que jamais la puissance de l’intelligence technicienne n’a été aussi grande, Mais, d’un autre côté, l’homme rencontre chaque jour ses limites, chaque jour il est confronté à ce dont il n’est pas maître : la vie, la mort, le bonheur. Le transhumanisme exprime cette volonté humaine de vaincre les limites attachées à notre nature et à la corruptibilité de la matière. En fait, à bien y voir, c’est un cri désespéré face à la finitude humaine : aussi puissant soit-il, l’homme ne peut atteindre par lui-même la plénitude à laquelle il aspire par tout ce qu’il est. Cette aspiration est légitime, car la nature humaine est finie, mais Dieu seul peut combler ses désirs d’infini. Seule la vie en Dieu peut conduire l’homme à la plénitude de la vie, et de la vie qui ne passe pas. La réponse chrétienne aux aspirations du transhumanisme, c’est la transfiguration, la transformation de la personne en Dieu.

C’est cela, le fruit de la Pâque du Christ, c’est à cela qu’il nous prépare, c’est cette certitude qui nous donne d’avancer chaque jour vers la plénitude de la vie.

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