Homélie du 18 février 2024 - 1er Dimanche du Carême

« C’est pour nous qu’il a été tenté »

par

fr. Joseph-Thomas Pini

(Évangile de l’année A : Mt 4, 1-11)

Deux écueils peuvent menacer notre intelligence du mystère de Dieu à travers la péricope d’Évangile que nous recevons aujourd’hui. Le premier tient en une excessive dramaturgie. Le décor de la scène de la tentation du Seigneur Jésus au désert, après son baptême, et quelques effets spéciaux, peuvent suggérer à l’imagination, facilement trop fertile, au choix : dans un genre western, science-fiction, péplum ou film de guerre, un combat entre deux forces égales et à l’issue incertaine. Ce Jésus sheriff, jedi ou commandant de char, nous tromperait grandement : il y a bien confrontation entre le Christ et Satan, mais l’un est Seigneur et l’autre créature, si puissante soit-elle, et il n’y a pas de discussion ni de doute sur l’issue victorieuse. L’autre écueil tient en l’hypo-tragédie : puisqu’effectivement, le Christ ne peut qu’être vainqueur, quel serait finalement le sens de cette scène, qui ouvre traditionnellement nos dimanches de Carême, sinon peut-être une sorte de rappel d’hygiène, un exercice de remise en forme de l’âme pour qu’elle soit magnifique lors de la pleine saison pascale ? Le risque ici serait au moins aussi grave : de prendre la question de haut, jusqu’à une inconscience et une amnésie mortifères s’emprisonnant à perpétuité en voulant se libérer de la culpabilité ; de le prendre de loin, comme une affaire entendue que le bon Dieu sait bien arranger au final et quoi qu’il en soit.

C’est que, s’agissant avant tout du mystère de Dieu et de ce qu’il signifie pour nous et transforme en nous, nous continuons de demeurer méditatifs sur cet épisode de la tentation de Jésus. Sur la condescendance du Fils de Dieu non seulement à endurer notre peine et nos limites, dans la faim et la soif, mais à se laisser saisir, balloter, tourmenter par l’Adversaire. Sur la myopie de l’Adversaire devant le Christ vrai Dieu et vrai homme, en qui son flair cruel a repéré des faiblesses humaines, mais qui n’est pas un homme comme les autres, et chez qui il pense tenir une trop belle occasion de faire chuter le juste en exécutant le numéro qui, depuis les origines, a fait ses succès sur les hommes. Malin très malin, mais encore trop bête sans la charité qui, habitant sa foi si étrange, permettrait seule à cette dernière de se déployer pour reconnaître déjà le plus grand péril pour sa puissance et sa plus grande bataille.

Car nous avons là la mère des batailles. La bataille dont l’enjeu est la racine des maux de l’homme et du monde liés au péché, et dont le terrain est notre cœur. C’est l’échantillon des cellules souches du péché humain qui nous est présenté dans les trois tentations proposées : toutes les jouissances désordonnées, toutes les prétentions à l’autonomie jusqu’à l’épreuve de Dieu, toutes les envies de puissance dans la domination et la possession. Mère des batailles : le grand combat qui commence et se poursuit jusqu’au Golgotha en passant par Gethsémani, et où le Christ vient non se découvrir ou s’aguerrir, mais accomplir sa mission de salut dans sa communion filiale et obéissante avec le Père. Ce grand combat, Jésus l’engage volontairement et en subit même les affres dans la faiblesse humaine, d’abord pour notre instruction et notre avertissement. De manière singulière, Satan déploie ici ouvertement sa tactique et ses artifices, et nous voici d’abord instruits sur lui. Il est bien, depuis le dialogue avec Ève, le diviseur, mais d’abord le Menteur et père du mensonge : allant jusqu’à détourner l’Écriture y compris sous l’apparence rigoureuse de la lettre, trompant l’intelligence et déviant la volonté, prolixe en insinuations, suggestions et images, il s’emploie à la fois à défier Dieu en prétendant le pousser à ce qu’Il n’est pas, sans jamais cesser de prétendre être qui il n’est pas, de sorte que tout finit par renvoyer à son propre péché premier. Nous voilà également avertis sur la dynamique du péché et de la tentation : la vraie, l’épreuve dans notre faiblesse, non la sollicitation dans laquelle nous nous sommes nous-mêmes piégés. D’abord un point qui peut être modeste et correspond à un besoin primaire et universel, puis la conduite humaine reculant et reniant ses limites, jusqu’à la soumission à laquelle se trouve inévitablement confronté, à un point donné, tout pécheur. Point de surenchère démoniaque ici, mais un déroulement somme toute logique, que le Christ permet.

Mais Jésus, le Verbe éternel, fidèle à la pédagogie divine, nous instruisant ainsi, montre qu’Il veut avant tout notre justification et notre encouragement. Sa victoire au désert, le Christ ne l’acquiert pas par manifestation de puissance divine alors que le Tentateur le sollicite pour cela : c’est dans la faiblesse de la chair, le lieu de la chute originelle, et par le moyen de la chair, instrument de la chute, qu’Il vainc et triomphe, comme Il le fera suprêmement sur la Croix et dans la Résurrection. Plus précisément, la puissance de Dieu se manifeste bien, mais dans la Parole de vie et qui vit par le Christ : pas de disputatio savante à coups de citations bibliques, mais la prévalence de la Vérité qui, inlassablement et victorieusement, ramène d’abord à Dieu, sa majesté et sa bonté, jusqu’à dénoncer par son nom l’Adversaire. L’obéissance au plan divin l’emporte sur l’Ennemi de toujours, finalement le seul vrai ennemi. C’est ce à quoi nous sommes enjoints, en résistant, comme nous le dit l’Apôtre Pierre, « avec la force de la foi » (1 P 5, 9) en le Dieu unique et souverain, Dieu de notre salut, notre seule Providence et Vérité. C’est ce à quoi, dans sa victoire déjà acquise au désert, le Seigneur nous encourage. Le Siracide invite celui qui veut servir le Seigneur à se préparer à l’épreuve (Si 2, 1) ; s’imaginer y échapper revient à finir par se perdre. Mais, désormais, nous n’y sommes ni premiers, ni seuls : la foi fixée sur Jésus, l’obéissance filiale et confiante à Dieu son Père que nous confessons en Lui, nous font entrer, autant que nous le voulons, dans la victoire du Christ dans chacun de nos combats. Le Ciel est à portée, est même déjà là lorsque nous demeurons attachés au Christ qui nous acquiert à Dieu.