« Quand faut y aller, faut y aller ! » Nos activités, nos entreprises et nos travaux ont tous un commencement. Qu’est-ce qu’un commencement ? C’est le point où l’on bascule de la préparation à l’exécution. On se lance, on fait le premier geste qui va entraîner tout ce qui suit. C’est le moment, mêlé d’appréhension parce qu’on sait qu’il n’y aura pas de retour en arrière, où l’on charge le sac, où l’on passe la porte, où on lance la machine, où on se jette dans le vide. Et plus l’entreprise est aventureuse, plus elle s’annonce épique, et plus ce premier geste est mémorable jusqu’à devenir solennel.
Le Christ connut cette expérience lorsqu’il commença à prêcher. « Alors Jésus commença à prêcher », nous rapporte saint Matthieu (Mt 4, 17). Ce n’est pas un événement banal que ces quelques mots évoquent. Jésus s’était tenu caché durant trente ans. À l’échelle d’une vie humaine, quand on se prépare pendant trente ans, c’est que l’on s’apprête à tout engager, corps et âme. Et, de fait, ce commencement est un basculement. Jésus s’expose publiquement, désormais chaque parole et chaque geste le livre un peu plus aux hommes, sans retour, dans une tension entretenue durant trois années et qui culminera sur la Croix.
Mais il faut se garder d’une compréhension superficielle. De multiples détails nous obligent à voir que ce commencement n’est pas une entreprise humaine. Pensons aux ultimes étapes de sa préparation. Jésus a-t-il suivi une formation en communication ? En fait de communication, la seule qu’il y eut fut celle de son baptême au Jourdain, lorsque le ciel s’ouvrit, que l’Esprit de Dieu descendit sur lui, et que vint cette voix d’en-haut qui annonçait : « Voici mon Fils bien-aimé, en qui j’ai ma complaisance » (Mt 3, 17). A-t-il suivi un entraînement physique intensif ? En fait d’entraînement, il ne fut entraîné que par l’Esprit-Saint, au désert, pour y demeurer quarante jours sans manger. A-t-il suivi un stage de prise de parole en public ? En fait de prise de parole, elle fut avec le diable venu le tenter par trois fois.
Par sa préparation, le Christ montrait que sa prédication ne serait pas une œuvre humaine mais une œuvre divine, qui ne reposerait pas sur les forces humaines mais sur la sagesse et la puissance de Dieu. Saint Paul le répétera : « Nous prêchons un Messie crucifié et pour ceux que Dieu appelle, qu’ils soient juifs ou grecs, ce Messie, ce Christ, est Puissance de Dieu et Sagesse de Dieu » (1Co 1, 24).
Nous approchons du « commencement » et le temps s’accélère. Une sorte de plan commence à se dérouler. Pas un plan de bataille mais un plan de prophètes, c’est-à-dire un plan énigmatique préparé sur des siècles. Voici que le dernier des prophètes, Jean-Baptiste, a accompli sa mission en désignant Jésus comme celui qui doit venir. Son arrestation sert de signal d’appel. Abraham prend le relais. Abraham avait obéi à l’appel de partir de son pays pour aller en terre étrangère afin qu’une nouvelle alliance avec Dieu soit scellée (cf. Gn 12, 1-4 ; Ac 7, 4 ; He 11, 9 ; Rm 1, 5 s.). Alors Jésus sait qu’il doit quitter Nazareth, sa ville, et il vient s’installer à Capharnaüm où il est étranger. Pourquoi Capharnaüm ? Cette fois, c’est Isaïe qui a indiqué la frontière des terres de Zabulon et de Nephtali, comme le lieu où le Messie doit venir multiplier la joie en délivrant de l’ennemi pour établir sa royauté (cf. Is 9, 1-6). Isaïe a décrit la situation que Jésus doit trouver à Capharnaüm : un peuple assis dans les ténèbres, des gens environnés par l’ombre de la mort.
Qu’on ne s’imagine pas une termitière enfouie dans la terre avec une population hagarde et décharnée. Extérieurement, Capharnaüm était aussi normale que nos villes d’aujourd’hui sont normales. Ça travaillait, ça commerçait, ça étudiait, ça se distrayait et ça consommait autant qu’on pouvait. On leur aurait dit : Vous êtes assis dans les ténèbres, l’ombre de la mort plane sur vous, ils vous auraient ri au nez. Comme aujourd’hui. Isaïe se serait-il trompé ?
Mais le moment était arrivé. « Alors Jésus commença à prêcher. » Comment s’y est-il pris ? Dans quelle rue a-t-il commencé ? Devant qui ? Que leur a-t-il dit ? Saint Matthieu n’a retenu qu’une phrase pour résumer ce basculement de la vie du Christ, une phrase presque identique à celle que Jean-Baptiste avait employée : « Faites pénitence, car le Royaume des cieux s’est approché. »
Ce n’est pas une phrase magique. Pour qu’elle produise de l’effet, il n’y a pas un ton de voix à prendre, ou une posture, ou une mine rébarbative et pas plus un grand sourire. Ce qui lui donne son effet, c’est qu’elle dépose la vérité dans un cœur qui écoute. La vérité… dans un cœur qui écoute.
D’abord elle dit la vérité que le Christ, Sagesse de Dieu et Puissance de Dieu, est venu dire. « Faites pénitence », cela signifie : vous avez peut-être toutes les apparences de la vie normale, mais à l’intérieur, au fond de vous-mêmes, c’est la ténèbre, vous y êtes prostrés comme à demeure, et plus le temps passe plus vous sentez le froid de la mort qui vous envahit, et toute cette noirceur, toute cette morbidité cadavérique, ce n’est pas vous, ça ne doit plus être vous et vous ronger de l’intérieur, il vous faut vous en détacher, la rejeter et changer le cours de votre existence. La raison pour laquelle Dieu vient dire ce « Faites pénitence » est qu’il ajoute « car le Royaume des cieux s’est approché ». N’est-Il pas là, devant nous, le Fils de Dieu qui nous parle ? N’est-il pas venu se faire l’un de nous ? Ne s’est-il pas déplacé jusque dans notre ville ? Il ne parle plus du haut d’une montagne, comme à Moïse, il ne parle plus par des prophètes. C’est lui-même qui te parle, du milieu de ta ville, au profond de ton cœur.
La seconde condition pour que cette parole produise son effet est qu’elle soit déposée dans un cœur qui écoute. Le cœur qui écoute est celui que le Père a disposé à recevoir la parole dite par son Fils. Si le Père ne dispose pas le cœur, la parole du Fils ne produit pas d’effet. Mais si le cœur est disposé, alors la parole du Fils est un éclat de lumière dans sa ténèbre, un éclat de lumière qui lui révèle sa ténèbre et qui retourne le cœur pour qu’il ait le désir et la force de faire pénitence.
Les évangélistes nous rapportent que lorsque Jésus commença à prêcher à Capharnaüm, puis sur les routes et dans les villes alentour, des foules s’assemblèrent rapidement. Cette contrée extérieurement si normale, si préoccupée du quotidien qu’on avait oublié Isaïe et qu’on était indifférent à Dieu, était en réalité remplie de cœurs malheureux, affligés de maux de toutes sortes, de péchés, de maladies, de possessions. Dans cette contrée si active, si commerçante et si prospère, de nombreux cœurs attendaient que la lumière vienne luire dans leur ténèbre, de nombreux cœurs avaient été préparés à rejeter l’ombre de la mort en faisant pénitence, de nombreux cœurs voulaient vivre dans le royaume des cieux. Et Jésus, le Fils de Dieu, s’était approché de ces cœurs.
« Alors Jésus commença à prêcher. » Vous l’avez compris, frères et sœurs, depuis que Jésus a commencé à prêcher il ne s’est jamais arrêté. C’est pourquoi il a appelé des disciples et institué des apôtres, afin que sa prédication retentisse jusqu’aux extrémités du monde. Cette parole de vérité a été déposée jusqu’à aujourd’hui, jusqu’à nous, jusque dans notre cœur. Si nous sommes ici, c’est parce que sa lumière est venue dans notre cœur, et que, par la grâce du Père, nous ne voulons pas vivre dans les ténèbres. Pour nous, c’est un rappel : « Autrefois, vous étiez ténèbres ; maintenant, dans le Seigneur, vous êtes lumière ; conduisez-vous comme des enfants de lumière » (Ep 5, 8). Mais autour de nous, c’est Capharnaüm 2026, combien de cœurs malheureux connaissons-nous qui ont besoin à la fois d’entendre la parole du Christ et de nos prières pour que le Père prépare leur cœur à écouter cette parole.