Homélie du 30 juin 2024 - 13e dimanche du T.O. - Première messe de fr. Bérenger

Le Christ se laisse toucher au cœur

par

fr. Romaric Morin

En ce 17 janvier 1871, de sombres nuages s’amoncellent dans le beau ciel de France. Le pays est menacé par une armée prussienne qui déferle sans aucune résistance de la part d’une armée française en déroute. L’Ostrogoth est aux portes de la Bretagne. C’est dire s’il a progressé. C’est dire si la situation est désespérée.
Mais l’avantage de ce sombre ciel est que, par contraste, il n’en fait que mieux ressortir le moindre rai de lumière. Telle cette lumière qui resplendit dans le ciel, en la soirée de ce fameux 17 janvier, dans un trou perdu du fin fond de la Mayenne (c’est un pléonasme), Pontmain. Ce soir-là, une belle dame apparaît dans le ciel que seuls voient les enfants du village. Et avec elle, des lettres d’or qui écrivent lentement : Mais priez mes enfants, Dieu vous exaucera en peu de temps, mon Fils se laisse toucher.
Mon Fils se laisse toucher en effet, comme il s’est laissé toucher par cette femme hémorroïsse qui effleure la frange de son manteau. Mais aussi par Jaïre juste auparavant, ce chef de synagogue qui l’implore pour sa fille à toute extrémité. Tout comme il s’est laissé toucher par Bartimée, cet aveugle né qui hurle à la mort le nom du fils de David. Ou encore par cette foule affamée et sans berger qui attend d’être guidée et nourrie. Oui, il se laisse toucher par tous ceux, nombreux, dont l’Évangile nous dit qu’à leur vue, il est remué jusqu’aux entrailles. Mon Fils se laisse toucher. Et l’Évangile que nous venons d’entendre nous révèle ce que signifie qu’il se laisse toucher.

Il se laisse toucher en ce qu’il se laisse approcher. Loin de rester au loin, de nous regarder de haut, comme avec condescendance, notre Sauveur s’est fait proche, l’un de nous. Il est l’Emmanuel, Dieu avec nous, Dieu parmi nous, Dieu au milieu de nous. Il vient au contact. Et nul n’est rebuté qui l’approche : les enfants, les aveugles, les lépreux, les impurs, les femmes de mauvaise réputation, les collecteurs d’impôts, les veuves importunes, les païens, la foule intéressée. Tout le monde peut l’approcher. Tout le monde peut le toucher. Il suffit de s’avancer et de tendre la main.
Mais attention ! Il y a toucher et toucher. Toucher le Christ ne se fait pas n’importe comment. Il est une manière de le toucher, purement extérieure, superficielle, qui se contente de lui mettre la main dessus pour se l’accaparer. C’est le toucher superstitieux de ceux qui ne voient en Jésus qu’un gri-gri qu’ils touchent comme d’autres touchent compulsivement leur patte de lapin (ou leur téléphone portable) en lequel ils ont mis leur salut. À l’instar de cette foule de l’Évangile qui le presse de toute part mais sans effet. Et puis il est une autre manière de le toucher, tout intérieure car elle vient du cœur. C’est le toucher non plus de la superstition intéressée mais de la foi vive. Le toucher de ceux qui reconnaissent en Jésus le Fils du Dieu Sauveur, tout-puissant et miséricordieux, prêt à donner sa vie pour eux. C’est le toucher des pauvres et des petits qui espèrent en lui. C’est le toucher de ceux qui, du fond de leur cœur, veulent justement le toucher au cœur.
Car c’est bien là que le Christ se laisse toucher. Toucher le Christ n’est pas affaire de main baladeuse mais de cœur à cœur. Le Christ se laisse toucher au cœur, qu’il a doux et humble. Le Christ se laisse toucher au cœur qu’il a miséricordieux, c’est-à-dire sensible à la misère du misérable qui lui ouvre et livre son propre cœur. Le Christ se laisse toucher en ce qu’il ouvre son cœur à tous ceux qui sont prêts à y plonger leur misère et leur petitesse afin de les en soulager, afin de les en délivrer.

Au lendemain de ton ordination, mon cher frère Bérenger, te voilà donc désormais configuré au Christ Prêtre. Te voilà désormais capable d’agir au nom de l’Église et en la personne même du Christ pour poser les gestes sauveurs du Christ lui-même : laver du péché originel, transformer le pain en corps du Christ et le vin en son sang, remettre les péchés, etc. Le sacrement de l’ordre que tu as reçu hier te dispose et te députe à cela. Et quelles que soient tes dispositions intérieures, dignes ou indignes, cela marchera toujours. Il te suffira de faire ce que l’Église te demande de faire. Sous ce rapport-là, ce sera suffisant pour être efficace.
Mais en réalité, cela n’est pas pour autant suffisant pour être pleinement fructueux. Car il ne t’appartient pas seulement de reproduire efficacement les gestes sauveurs du Christ. Il t’appartient aussi d’en imiter la geste en toute la plénitude de sa fructuosité. Il ne t’appartient pas seulement de poser les gestes sauveurs du Christ, tel un automate. Encore est-il nécessaire que tu les poses comme le Christ lui-même les a posés. C’est-à-dire avec la même disposition de cœur que lui. Avec les dispositions de ce cœur qui se laisse toucher. Pour porter tout ton fruit sacerdotal, il t’appartient de te laisser toucher au cœur, toi aussi, par la misère d’un peuple affamé et sans berger. Il t’appartient ainsi d’ouvrir toujours plus ton cœur à cette misère. Car c’est jusqu’à ce degré de profondeur qu’il t’appartient d’être et de te laisser configurer au Christ. Qu’il en soit toujours ainsi. Amen.

Évangile : Mc 5, 21-43

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